Quand la musique est bonne code

On ne les présente plus : The Velvet Sundown, c’est 1,5 million d’auditeurs et d’auditrices mensuel.les, des solos fiévreux, des ballades qui soulèvent font chavirer le cœur dans un ciel étoilé gorgé d’amour, et un charisme aussi brumeux que la pochette d’un vieux vinyle oublié au fond d’une cave. D’aucuns prétendent que l’IA y a mis son grain de sel. Même plus qu’un simple grain ; on raconte, dans les alcôves de l’industrie musicale et dans les salles de rédaction, que tout cela serait une vaste supercherie, orchestrée depuis les serveurs d’une start-up californienne.
Bullshit. Foutaises. Que nenni. Il est grand temps de remettre les pendules à l’heure et de rendre à Suno1 au Velvet Underground Sundown ce qui appartient au Velvet Sundown. Et nous allons le prouver.
Au pays de Flatland, le Velvet Sundown est roi
Les quatre membres du groupe sont nés dans les années 80 à Flatland. le pays créé par Edwin A. Abbott en 18842. Un monde en deux dimensions, aussi plat qu’une feuille de papier sur laquelle on ne peut prendre ni hauteur, ni profondeur. Ils y sont restés car ils y sont bien. En effet, il leur est difficile d’envisager une 3ème dimension. Deux leur suffisent.
Tous partagent le même père : Andrew Frelon, producteur visionnaire, dont les mauvaises langues prétendent qu’il n’est rien d’autre qu’un usurpateur génétique avide de s’emparer du butin. Une sorte de Long John Silver surfant sur la vague d’un business plan dégoulinant de royalties.
Des musiciens aux singularités surprenantes
Pour étayer notre propos, examinons attentivement les photos du groupe :
Si l’un des guitaristes – le succédané d’un Brian Jones ressuscité – n’a que quatre doigts à chaque main, il semble assumer cette particularité avec nonchalance. Un état d’esprit qui l’honore. Le second, quant à lui, gratte une guitare sèche à laquelle il manque une corde. Par souci d’économie, sans doute, en attendant le jour où le pactole aura explosé ses rêves les plus fous. Et puis, une corde de plus ou de moins, entendra-t-on la différence ? Le chanteur possède un talent caché : il peut placer son pouce au-dessus des premières phalanges. Un pouvoir dont il use pour amuser ses petits camarades dans les soirées Talents Show. Quant au batteur, on notera sur la grosse caisse l’inscription Luduig. Alors, Ludwig ou Luduig ? Laquelle des deux marques est une contrefaçon ?

Et la musique, mon cher Watson ?
Si l’on prête l’oreille avec attention, on entendra, en filigrane, le son rock/folk des années 60/70, voire 80, dans la quasi totalité des morceaux. Il y a des réminiscences de Stairway to heaven de Led Zeppelin dans Dust on the Wind, un peu de Sultans of Swing de Dire Straits planqué dans As the Silence Falls. Un soupçon de Creedence Clearwater Revival, une pincée d’Eagles, autant de microponctions lombaires non autorisées qui traversent les albums du Velvet Sundown comme des images subliminales. Une façon bien à eux d’affirmer leur culture musicale qui paraît immense tant elle semble puiser dans l’intégralité du patrimoine audio numérisé.
Des paroles en provenance directe du pays de Candy
Côté texte, on vogue entre envolées lyriques plongées dans un bol de soupe et un vocabulaire limité à quelques mots que le groupe affectionne particulièrement et qui reviennent de façon récurrente dans chaque morceau. Ainsi, le ciel, la poussière et le silence font concurrence à la fumée, aux ombres et aux échos. Autant de métaphores éthérées recyclées d’un imaginaire psychédélique
réchauffé. Les chansons du Velvet Sundown ont ce petit supplément d’âme propre aux poèmes d’adolescents prépubères, pondus par ChatGPT en 30 secondes.
Et Dieu, dans tout ça ?
Passé le sourire et l’ironie, une question essentielle se pose : que raconte vraiment le phénomène Velvet Sundown et à quel prix est produite cette musique calibrée pour une écoute passive ?
Entre émotion et automatisation
The Velvet Sundown est un produit de l’IA. Entièrement. De la composition aux voix, des textes aux visuels. Bien sûr, il y a quelques humains qui pillent piochent dans la base numérique interplanétaire pour tenter tant bien que mal de sortir un produit « correct ». Dès lors, peut-on encore parler de création artistique
quand tout est généré par un traitement mathématique de données ?
Derrière une œuvre humaine, il y a une intention, un désir d’exprimer un vécu qui est propre à chacun. Barbara n’a pas écrit L’aigle noir pour chanter les louanges d’un oiseau. Louise Bourgeois n’a pas créé une araignée gigantesque par amour des insectes. Une œuvre issue de l’IA n’est que le résultat d’un empilement de calculs de probabilités. Quel serait le corollaire entre l’expression d’une émotion et une compilation de fragments de données numériques ?
Nous sommes tous et toutes influencé.es par les artistes que nous admirons lorsque nous créons, que ce soit un dessin, un texte, une musique, ou une installation artistique. Notre sensibilité créative s’est forgée sur la base, consciente ou inconsciente, des cordes que ces artistes ont fait vibrer en nous. Nous ne les copions pas. Nous ne les imitons pas. Au pire, nous nous en inspirons. Dans le cas du Velvet Sundown, comme pour d’autres musiciens fictifs, l’IA et celles et ceux qui la manipulent n’ont rien imaginé. Ils ont copié et, osons le mot « volé » – puisque plagié sans autorisation des auteurs -, le produit de la sensibilité d’artistes qui, eux, ont créé une œuvre.
À moins que… Si on pousse le bouchon un peu plus loin, est-ce que l’intention de cette poignée d’humains qui rodent dans les souterrains de l’IA ne serait pas d’inventer une illusion basée sur des produits de mauvaise qualité ? Une sorte de parodie très bien ficelée qui tendrait à dénoncer une pratique frauduleuse, genre justiciers masqués ? Une forme d’art révolutionnaire sublimée ? Gageons que l’intention se trouve plutôt dans un porte-monnaie qui n’a de rien virtuel.
Une pratique commerciale de supermarchés
Les modèles comme Suno fonctionnent sur une économie de moyens : vendre un produit rapidement et à moindre frais. Un service low-cost, à l’instar des caisses automatiques des grandes surfaces avec un nombre réduit de personnel. Parce que, soyons honnêtes, les humains coûtent cher.
Impala music3, dont la mission est de développer le secteur de la musique indépendante et de donner davantage de valeur aux artistes – en collaboration avec la Commission européenne – a dénombré quelques 15 000 personnes travaillant dans les labels indépendants en Europe. De son côté, Europavox4, entreprise qui aide les jeunes artistes à promouvoir leur musique grâce à un projet cofinancé par l’Union européenne, rapporte que pour les agences de spectacles en France, on compte à peu près 130 000 employés pour une moyenne de 250 entreprises. Un nombre d’emplois amené à diminuer si l’IA persiste à s’imposer.
C’est donc confirmé : les êtres humains sont bien une variable d’ajustement en pleine expansion. L’American dream prend son envol.
Les morceaux du Velvet Sundown s’emboîtent comme une étagère Ikea, propres, fonctionnels, sans ces petites imperfections qui donnent une âme aux chansons et à la musique qui les accompagne, celles qui nous bouleversent et nous émeuvent. Celles qui sont intimes, parfois maladroites, mais profondément humaines.
La musique générée par IA en reproduit les soupirs, les crescendos, les variations, comme un corps qui aurait appris par cœur les séquences du plaisir sans jamais en ressentir la moindre secousse. Elle est au frisson ce que le porno mal doublé est à la passion : un simulacre efficace, mais vide de désir et de plaisir. Au final, Suno et consorts exhibent leur produit comme un partenaire sexuel simulerait un orgasme. Que de la gueule.
Pendant ce temps, quelque part entre Flatland, le pays de Candy et la Silicon Valley, un serveur surchauffe pour générer les premières mesures d’un ersatz de musique dont le seul vrai tour de force est d’être né de l’accouplement d’une ligne de code sous Xanax et d’un algorithme frigide. Et tandis qu’on s’émerveille devant cette coquille vide mal emballée, des milliers de musiciens en chair et en
os rangent leur guitare pour aller bosser chez Deliveroo.
Un American dream dystopique servi en open bar et sans rappel.
Rédactrice : Véronique Gault
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