Tiago Rodrigues – Festival d’Avignon 2025

Que pourrait être la vie sur Terre après le fameux cap de 2050 ? Le metteur en scène, dramaturge et producteur portugais, Tiago Rodrigues, actuellement directeur du festival d’Avignon, l’a imaginé dans sa dernière pièce La Distance. Propulsée en 2077, la dystopie raconte l’année durant laquelle un père nommé Ali, et sa fille, Amina, interprétés de manière remarquable par Adama Diop et Alison Dechamps, tente de dialoguer sur des questions familiales et politiques, à des millions de kilomètres l’un de l’autre. Amina ayant fait le choix d’intégrer un programme de colonisation sur Mars lancé par une « méga-corporation», Ali aura une année pour tenter de la convaincre de revenir, ou il la perdra à tout jamais.
Un décor en mouvements
Soutenue par la scénographie de Fernando Ribeiro, la course contre la montre est engagée : le plateau, de forme cylindrique, créé non seulement une atmosphère adaptée aux différentes situations grâce au travail de lumière saisissant, mais il participe également à la tension narrative. Source d’angoisse supplémentaire dans ses moments de tournoiement rapide, il devient un espace de beauté déchirante dans ces instants de douce rotation. D’un côté, une partie terrestre est représentée par un arbre et ses branches mortes, un vieil électrophone autour duquel de nombreuses photos de famille viendront s’accumuler. La deuxième partie du disque est réservée au côté martien et est représentée par un bonsaï sous verre ainsi qu’un imposant rocher rouge.
Oligarchie et eugénisme
Le début de La Distance met en scène l’incompréhension et la colère du père face au départ précipité de sa fille. Cependant, nous comprenons très vite la décision d’Amina. La Terre a connu plusieurs « effondrements », catastrophes naturelles, durant lesquelles beaucoup d’êtres humains ont perdu la vie, dont sa mère, qui l’ont poussée à partir à la recherche d’une vie meilleure, dans une société qui serait plus égalitaire et pleine d’espoir. Si la vie sur Terre ne la destinait qu’à la survie, elle confie à son père que c’est dans ce mode de vie hostile qu’elle souhaite œuvrer pour son avenir et elle aimerait qu’il respecte ce choix. Alors que le désaccord ne pourrait être qu’un simple conflit générationnel, la tension dramatique s’accélère quand les échanges audios nous en apprennent un peu plus sur cette « oligarchie », comme la nomme Ali, dont le projet est de coloniser Mars dans le but de fonder une nouvelle humanité à partir d’un millier de voyageurs, sélectionnés pour leurs performances génétiques et leur classe sociale privilégiée, et que l’on surnomme les « oubliants » :

le programme promet en effet une vie meilleure en prônant la disparition de la mémoire personnelle et de la subjectivité grâce à un mélange chimique que les « oubliants » devront prendre pendant environ un an. Amina et ses collègues oublieront tout de leur passé et il ne leur restera que leurs connaissances scientifiques ou « nécessaires ». Durant une année, ils pourront garder contact avec une personne de leur entourage : Amina choisit son père. Le dialogue, qui se fait obligatoirement en une seule prise audio, se révèle une vraie épreuve pour Ali, qui doit apprendre à maîtriser ses colères et ses peurs pour ne pas perdre contact avec sa fille et espérer ainsi la faire revenir sur Terre. Quand l’année sera passée, le soleil empêchera toute communication entre les deux planètes et donnera environ quarante jours au mélange chimique pour fonctionner dans son intégralité.
Le rôle de la peur, de l’angoisse et du questionnement dans notre vie sociale et familiale
La justesse et la puissance de l’écriture de Tiago Rodrigues se révèlent dans les dialogues entre le père et sa fille, qui engagent de manière subtile une réflexion sur nos rapports humains, sur le rôle de la peur et de l’angoisse dans nos vies personnelles et familiales, mais aussi dans nos sociétés. La pièce s’ouvre sur la question « pourquoi ? », répétée en boucle par le père qui ne comprend pas comment sa fille a pu partir coloniser Mars sans le prévenir. Elle se poursuit ensuite sur le premier message audio : un souvenir angoissant qu’Ali raconte à sa fille. Lorsqu’elle avait environ six ou sept ans, elle lui a désobéi et est allée se baigner, seule, dans la mer. On comprend, grâce à cette anecdote, que la nature est devenue un espace hostile qui terrifie le père. Cette peur, Ali continuera de la communiquer à sa fille durant les nombreux appels. Amina lui reprochera d’ailleurs ses peurs incessantes, ce qui amènera à s’interroger sur le rôle de cette émotion au sein même de nos relations familiales, et dans un sens plus large, sur son rôle dans nos prises de décisions et dans nos échecs sociaux et politiques.
Et si comme Ali, nous nous posions de manière si névrotique la question du « pourquoi », pourrions-nous agir de manière adéquate en temps et en heure ? Comme l’écrit si justement l’éthologue, psychiatre et neurologue Boris Cyrulnik: « Cet adverbe névrotique nous pousse à l’intelligence douloureuse, au besoin de comprendre. Pourrait-on imaginer une existence sans « pourquoi », un destin fait de certitudes et de tranquille engourdissement? Faut-il un soupçon d’angoisse pour donner sens à la vie ? »1
Rédactrice : Clarisse Fougera
- Boris Cyrulnik, Sous le signe du lien, u00c9ditions Pluriel, p. 300. ↩︎
Prochaines représentations
17 – 18 septembre 2025: Plovdiv Drama Theatre, Plovdiv (Bulgarie)
1-3 octobre2025: Malakoff Scène nationale – Théâtre 71, Malakoff (France)
10 – 11 octobre 2025: De Singel, Anvers (Belgique)
15 – 17 octobre 2025: Maillon Théâtre de Strasbourg – Scène européenne, Strasbourg (France)
22 – 24 octobre 2025: Teatro stabile di Napoli, Naples (Italie)
5 – 7 novembre 2025: La Comédie de Clermont-Ferrand Scène nationale (France)
13 – 23 novembre 2025: Théâtre Vidy-Lausanne, Lausanne (Suisse)
26 – 27 novembre 2025: MC2, Grenoble (France)
1 décembre 2025: Équinoxe Scène nationale de Châteauroux (France)
15 – 18 janvier 2026: Centro Dramatico Nacional, Madrid (Espagne)
21 – 25 janvier 2026: Teatre Lliure, Barcelona (Espagne)
29 – 30 January 2026: Le Bateau Feu – Scène Nationale Dunkerque (France)
3 – 4 février 2026: Le Volcan Scène nationale du Havre (France)
7 – 10 mai 2026: Onassis Steg, Athènes (Grèce)
15 – 16 mai 2026: Piccolo Teatro di Milano – Teatro d’Europa, Milan (Italie)
21 – 22 mai 2026: Théâtre de Grasse, Scène conventionnée d’intérêt national Art & Création, Grasse (France)
27 – 28 mai 2026: Scènes & Cinés, Scène conventionnée d’intérêt national Art en territoire, Istres (França)
2 – 3 juin 2026: Théâtre du Bois de l’Aune, Aix-en-Provence (France)
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