Sarah Friedland

À feu doux est le premier long métrage de la réalisatrice new-yorkaise Sarah Friedland, révélée lors de la Mostra de Venise en 2024, où le film a reçu plusieurs distinctions majeures : le Lion du futur (meilleur premier film), le prix de la meilleure réalisation et celui de la meilleure interprétation féminine pour Kathleen Chalfant.
Entre mémoire et vieillesse, une vision parcellaire
On y découvre Ruth Goldman, une octogénaire élégante, interceptée lors d’un déjeuner qu’elle pense être romantique et qui se révèle être orchestré pour l’emmener dans une maison médicalisée spécialisée dans la perte de mémoire. On comprend que Ruth a en effet une mémoire plus que défaillante car, hormis quelques gestes du quotidien qui ont peu d’importance, elle ne reconnaît plus son fils. Elle ne sait pas quel est cet endroit où il l’a placée, mais suppose qu’il s’agit d’une erreur et s’applique à prouver le contraire aux soignants qui l’entourent.
Une mise en scène délicate
La sobriété des images et leur élégance est indéniable. Les plans posés, l’éclairage doux et la chaleur des couleurs créent une atmosphère immersive et enveloppante. Friedland adopte une approche sensuelle et sensorielle, privilégiant les gestes, les textures, les sons du quotidien, une façon de représenter la perte de mémoire sans drama, en laissant place à ce qui perdure (le toucher, les sensations, la mémoire du corps). La scène de la piscine où Ruth s’abandonne aux mains du soignant est pleine de grâce. On devine ses pensées avant même de l’entendre évoquer son bien être.
Des personnages déroutants
On peut regretter cependant le manque d’incarnation des personnages, même si l’on suppose que la réalisatrice a souhaité faire une photographie de l’instant sans se préoccuper du passé, puisque, de ce passé, Ruth ne se souvient que de quelques moments.
Néanmoins, en savoir un peu plus sur les raisons qui ont poussé Steve, son fils, à la placer dans un établissement de ce type alors qu’elle est encore autonome et alerte, aurait évité quelques interrogations. On le devine issu d’un milieu aisé et on ne peut que se poser la question : pourquoi n’a-t-il pas privilégier le maintien à domicile accompagné de soignants ? Pourquoi, même si Ruth avait elle-même choisi l’établissement en pleine conscience, a-t-il, seul, décidé du moment opportun pour la placer ?


Sans ces informations, on ne peut que faire le parallèle avec Les nouveaux monstres, le film de Mario Monicelli, Dino Risi et Ettore Scola, dont l’un des sketches met en scène un fils qui use de subterfuges pour déposer sa mère sans préavis dans une maison de retraite. Il est alors évident que ses intentions sont davantage de l’ordre du confort personnel que d’une attention affectueuse. Aussi, lorsque Steve Goldman abandonne sa mère en essuyant ostensiblement une larme avant de la quitter, on ne peut qu’entendre le cri lancé par Alberto Sordi « Traitez la comme une reine ! » qui l’exonère de toute culpabilité.
Le doute s’accentue lorsque Steve fera montre d’une certaine hâte à vider la maison de Ruth et dont la propre fille s’appropriera un manteau. Cette absence de consentement est déroutante et assez incompréhensible, brouillant ainsi le propos de la réalisatrice.
Quant aux soignants, ils font toujours bonne figure, vont jusqu’à jouer le jeu de la maladie, alors qu’on se doute qu’ils doivent avoir des moments d’épuisement ou d’énervement, comme c’est souvent le cas dans ce type d’établissements. La réalisatrice a fait le choix de n’en montrer que le côté bienveillant. Soit.


Une image trouble de la maladie d’Alzheimer
Là où d’autres considèrent que Ruth est atteinte de la maladie d’Alzheimer, filmée sans pathos et en douceur, on peut se permettre quelques doutes. Lorsque les malades ne reconnaissent plus leurs proches, la maladie est à un stade avancée, voire sévère, et elle s’accompagne, la plupart du temps, de difficultés à maîtriser ses gestes, à trouver ses mots, à manger, s’habiller, écrire. Quelle est donc cette maladie qui affecte la mémoire de Ruth, qui l’empêche de reconnaître son fils mais qui lui permet de courir, de bouger, de cuisiner, de parler et d’écrire, de « toucher » sans trembler ? Difficile d’apprécier ce film à sa juste valeur quand on a approché la violence d’Alzheimer et le désarroi mêlé de frayeur de ces malades placés en Ephad.
Même si À feu doux reste un objet esthétique intéressant, il revêt trop souvent une impatience qui aurait mérité qu’on s’attarde davantage sur les antécédents des personnages. Si ce film ne nous a pas convaincu sur le fond en choisissant d’occulter le mauvais côté de la réalité, il est néanmoins une réussite sur la vision que le spectateur aura des personnes âgées, sur leurs désirs et leur envie de vivre. Sur ce qui les fait avancer, malgré le déclin. Un premier film qui laisse présager que le suivant pourrait être une bonne surprise.
Rédactrice : Véronique Gault
Réalisation et scenario : Sarah Friedland
Distribution : Kathleen Chalfant (Ruth) – Carolyn Michelle (Vanessa) – Andy McQueen (Brian) – H. Jon Benjamin (Steve)
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