Le Jeu de Paume – Paris

Mirages numériques : quand l’art déjoue l’algorithme.
Jusqu’au 21 septembre 2025, le Jeu de Paume réunit 43 artistes autour de l’intelligence artificielle. Une première exposition qui convoque les différentes formes artistiques afin d’explorer de nouvelles manières de voir, de créer. Au travers des œuvres proposées, l’exposition invite à réfléchir aux questions sociales, politiques et environnementales que soulève l’IA, laquelle suscite aujourd’hui autant de fascination que d’inquiétude.
Métaphorphism et Buried Sunshines Burn, Julian Charrière
Dans sa série de sculptures « métaporphism », Julian Charrière laisse apparaître le désastre écologique provoqué par l’IA. Des formes mystérieuses émergent de matériaux informatiques (cartes mères, processeurs,…) fondus et mélangés à des terres rares, montrant ainsi que l’aspect « dématérialisé » de l’IA repose en réalité sur une infrastructure matérielle lourde.
En parallèle Buried Sunshines Burn, interroge à son tour l’impact environnemental des industries numériques. Les data centers se révélant extrêmement énergivores, les entreprises technologiques envisagent désormais le recours au nucléaire pour assurer leur alimentation. À cela s’ajoute la question des déchets et de leur toxicité, rappelant que le numérique, loin d’être immatériel, laisse une empreinte polluante.

Calculating Empires, Kate Crawford et Vladan Joler
Cinq siècles d’inventions ayant conduit aux IA actuelles sont retracés dans ce diagramme géant. L’œuvre met en lumière la continuité entre empires coloniaux et grandes entreprises technologiques, et la manière dont les systèmes de communication, de classification et de contrôle ont façonné notre présent. Elle dénonce la concentration du pouvoir, la capture massive des données et l’opacité des systèmes, ainsi que leurs effets sociaux : polarisation, inégalités, aliénation, mais aussi désinformation à grande échelle. Calculating Empires invite à relire le passé pour mieux comprendre les menaces contemporaines, du techno fascisme aux crises climatiques, et imaginer un avenir différent.

Mechanical Kurds, Hito Steyerl
Avec Mechanical Kurds, Hito Steyerl s’intéresse aux coulisses souvent invisibles de l’intelligence artificielle. L’installation vidéo met en lumière le travail quotidien des « travailleurs du clic » qui trient, indexent ou modèrent des contenus pour entraîner les algorithmes. Souvent recrutés via des plateformes comme Amazon Mechanical Turk, ils effectuent des tâches répétitives et parfois traumatisantes parce que violentes, pour une rémunération dérisoire et sans protection sociale.
Le titre Mechanical Kurds détourne ironiquement le nom de la plateforme d’Amazon pour rappeler que derrière les promesses technologiques de l’IA se cache une main-d’œuvre bien réelle, souvent issue de zones de guerre ou de grande précarité. À travers ce jeu de miroir entre robotisation et exploitation humaine, l’artiste met en évidence les fractures sociales et politiques qui traversent la société numérique d’aujourd’hui.

Les capsules temporelles
Ces archives retracent l’histoire de l’automatisation et de la collaboration homme/femme-machine. Bien avant l’ère numérique, des créateur.trices comme l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) exploraient déjà des systèmes génératifs : Raymond Queneau, avec Cent mille milliards de poèmes, illustrait comment une structure fixe peut produire une infinité de combinaisons, anticipant les logiques de l’IA. L’exposition rappelle aussi les origines problématiques de la reconnaissance faciale, héritée de la physiognomonie, discipline pseudo-scientifique utilisée pour justifier des discriminations raciales. En soulignant ces filiations, l’artiste invite à réfléchir aux dérives que nos algorithmes actuels risquent de reproduire et au pouvoir détenu par ceux qui contrôlent ces technologies.

Loin d’être « artificielle », l’IA n’est finalement que le prolongement de l’intelligence et du labeur humain.es. À travers la scénographie, le Jeu de Paume expose la continuité historique de ces pratiques, des premiers automatismes aux algorithmes contemporains, et en dévoile les ravages écologiques et les violences sociales. Cette mise en perspective n’existerait pas sans le regard des artistes, qui déjouent la fascination pour la performance technique, et nous offrent des récits sensibles, critiques ou poétiques. Leurs œuvres font apparaître les zones d’ombre et les angles morts, et rappellent que face à des technologies puissantes, c’est l’imaginaire et la création qui permettent encore de penser et d’inventer d’autres futurs.
Rédactrice : Véronique Gault
Jeu de Paume : 1 place de la Concorde, Jardin des Tuileries 75001 Paris 01 47 03 12 50
Horaires : Mardi : 11h – 21h / Du mer. au dim. : 11h – 19h – Lundi : fermeture
Artistes : Nora Al-Badri — Nouf Aljowaysir — Jean-Pierre Balpe — Patsy Baudoin et Nick Montfort — Samuel Bianchini — Erik Bullot — Victor Burgin — Julian Charrière — Grégory Chatonsky — Kate Crawford et Vladan Joler — Linda Dounia Rebeiz — Justine Emard — Estampa — Harun Farocki — Joan Fontcuberta — Dora Garcia — Jeff Guess — Adam Harvey — Holly Herndon et Mat Dryhurst — Hervé Huitric et Monique Nahas — David Jhave Johnston — Andrea Khôra — Egor Kraft — Agnieszka Kurant — George Legrady — Christian Marclay — John Menick — Meta Office — Trevor Paglen — Jacques Perconte — Julien Prévieux — Inès Sieulle — Hito Steyerl — Sasha Stiles — Theopisti Stylianou-Lambert et Alexia Achilleos — Aurece Vettier — Clemens von Wedemeyer — Gwenola Wagon
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