Shih-Ching Tsou

Avec Left-Handed Girl, Shih-Ching Tsou signe son premier long-métrage en solo, plus de vingt ans après Take Out, coréalisé avec Sean Baker. Si elle partage encore l’écriture avec lui, elle s’affirme cette fois pleinement derrière la caméra, lui laissant la responsabilité du montage.
Entre lumières et silences
Une mère célibataire s’installe avec ses deux filles à Tapei pour lancer une petite cantine dans le brouhaha coloré d’un marché nocturne. Entre la découverte d’un nouvel environnement urbain, le poids des traditions et l’envie de s’émanciper, chacune doit trouver sa place et préserver les liens familiaux.
« Le film est né d’un souvenir vif : mon grand-père m’a un jour dit de ne pas utiliser ma main gauche, car c’était la main du diable. J’étais attirée par la tension présente dans les familles traditionnelles — comment la peur du jugement ou du rejet social peut entraîner l’enfouissement de secrets pendant des années »
Une famille en quête d’équilibre
La réalisatrice nous entraîne dans une chronique sociale mêlée de tendresse et de désespoir. Shu Fen et ses deux filles, I-Ann et l’adorable petite I-Jing, tentent de réinventer leur quotidien entre débrouille et tensions familiales, après ce qu’on suppose être une séparation conjugale. Leur voisin de marché, Johnny, commerçant sympathique et bienveillant, amoureux de Shu Fen, leur offre un soutien moral, là où la famille bourgeoise de l’élue de son cœur, engoncée dans ses turpitudes, rechigne à lui offrir une aide financière qui serait la bienvenue.


Le film respire une atmosphère à la fois joyeuse et dramatique. I-Jing, irrésistible de spontanéité, apporte une fraîcheur lumineuse d’autant plus touchante qu’elle est persuadée que sa main gauche est maudite, héritage d’une croyance tenace perpétrée par son grand-père, selon laquelle elle serait « la main du diable ». Face à elle, sa grande sœur, plus rebelle, oscille entre provocation agaçante et affirmation d’une autonomie que refuse de lui reconnaître sa mère, alors qu’elle semble déjà porter sur ses épaules l’honneur de la famille.
Sous le fardeau des traditions
En filigrane, le film pose la question du poids des traditions : la honte sociale, la hiérarchie familiale, la crainte de déshonorer les siens… autant d’injonctions qui traversent les personnages et rendent leur quête d’émancipation encore plus poignante. La scène d’anniversaire au restaurant cumule en quelques minutes les conséquences de cette emprise sur la vie de ces femmes qui, accompagnées de Johnny, feront basculer les convenances pour trouver l’équilibre qui leur manquait.


Shih-Ching Tsou capte avec justesse les petits riens du quotidien, révélant l’énergie collective d’un quartier populaire autant que la fragilité des liens familiaux. On ne s’ennuie pas une seconde devant cette peinture humaine, vivante et touchante, qui installe la réalisatrice en tant que voix singulière dans le paysage cinématographique international. Un film qui marque et que l’on n’oubliera pas.
Rédactrice : Véronique Gault
Titre original : Zuopiezi nuhai
Réalisation : Shih-Ching Tsou
Casting : Shi-Yuan Ma (I-Ann), Janel Tsai (Shu-Fen), Nina Ye (I-Jing), Brando Huang (Johnny)
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