Bienvenu.es chez les trumpistes

Au bout de cinq saisons et de deux préquels, la série Yellowstone a toujours le vent en poupe. Kevin Costner ayant rendu les armes, il est d’ores et déjà question d’un troisième préquel qui se déroule en 1944, et de deux spin-off centrés sur les personnages de Kayce, Beth et Rip. Trois pierres de plus dans l’empire des Trump, Musk et autres fétichistes de la tronçonneuse et des armes exhibées comme des phallus de parade.
Yellowstone, la série créée par Taylor Sheridan, nous plonge au cœur du Montana, dans l’empire des Dutton, une famille de ranchers qui règne sur des terres aussi immenses que convoitées. Entre luttes de pouvoir, conflits territoriaux, appétits des promoteurs immobiliers et affrontements avec l’État, la série met en scène un monde brutal où la violence semble être la seule manière de rendre justice. À travers ses paysages grandioses, Yellowstone oscille entre western moderne et saga familiale sur fond de rapports de force constants, offrant au spectateur une myriade de « valeurs » où le virilisme se dispute la place avec la sacro-sainte propriété.
Travail, famille, patrie
Le slogan pétainiste n’aura jamais aussi bien porté son nom. Car c’est bien de cela dont il s’agit. La patrie, c’est la terre des Dutton, transmise de génération en génération, jadis extorquée aux Indiens. Ranch et famille doivent être défendu.es coûte que coûte et si possible par les armes, en tuant sans jamais être inquiété.e. Ici, on recrute les cow-boys à leur sortie de prison. Marqués comme du bétail, on leur inculque la valeur « travail » comme étant la seule façon de devenir un homme respecté. Ils doivent également une obéissance sans faille à John Dutton – y compris lorsqu’il faut tuer – lequel, en échange, leur assure sa protection. Un système mafieux dans toute sa splendeur.
De l’art du virilisme…
En la matière, Yellowstone est passé maître : la virilité est obsessionnelle, « avoir des couilles » est un mantra. Les hommes se définissent par la force, le courage et la capacité à tuer, à l’exception de Jamie, le faible, l’indécis, soupçonné avec mépris d’être homosexuel. Au ranch, on s’affronte à mains nues pour savoir qui sera le chef, on met une arme entre les mains des enfants, autant de rites destinés à forger l’identité virile.
Quant aux femmes, elles sont hyper sexualisées, obsédées par la taille du pénis, et les plans se focalisent trop souvent sur leur paire de fesses. Beth, la fille de John Dutton, alterne nudité, insultes sexistes et homophobes, tout en rabaissant les autres femmes à des objets sexuels. Comme ses ancêtres féminines, elle possède une personnalité autoritaire mais reste soumise à son père, héritant de l’allégeance des femmes Dutton envers leurs maris, amants et pères, plaçant ainsi le patriarcat sur un piédestal.
… et de celui du sectarisme
Tout ce qui vient de l’extérieur est méprisable. Les bikers seront battus, humiliés, terrorisés, au seul motif qu’ils sont californiens et ont osé pénétrer sur la terre sacrée des Dutton. Les écologistes, tout juste bons à cultiver du quinoa, sont dans le viseur de ce si sympathique clan ; empêcheurs de tourner en rond, ignorants stupides, ils seront raillés dans quasiment chaque épisode. Les féministes et les partisans d’Obama le sont également, soutenus par Jamie qui n’est rien qu’un vilain adepte du wokisme. En bref, les Dutton mettent tout ce qu’ils exècrent dans le panier du « progrès », alors qu’ils circulent en SUV ou en hélico, et pataugent dans le luxe comme des cochons dans leur soue.


Entre punchlines et philosophie de comptoir
Les dialogues s’enlisent dans de pseudo-leçons de vie. John Dutton enseigne à son petit-fils qu’il n’y a pas de mort naturelle et que tous les êtres vivants doivent tuer pour survivre. Un peu plus loin, il fait une longue tirade tellement tordue sur la peur de mourir et les conséquences de ses choix qu’on en perd le fil. La palme revient à Beth quand Rip lui demande dans quel genre d’embrouilles elle s’est mise et qu’elle lui répond : « Quand tu es en guerre contre quelqu’un, il faut miser sur les émotions, il faut miser sur la colère. Plus on ressent, moins on réfléchit. ». De la philosophie à l’état pur. Ces discours pesants, souvent grandiloquents, sont plus que lourdingues et se répètent sans fin.
Une esthétique et quelques personnages sauvent la mise
Certaines figures comme Kayce, Monica, Jimmy ou Walker apportent une humanité bienvenue, révélant des failles auxquelles le spectateur peut s’accrocher. C’est à se demander si, au final, le réalisateur n’aurait pas pour motivation de dénoncer les Dutton plutôt que de les glorifier comme il le fait.
La photographie sublime les paysages du Montana. Les scènes de transhumance ou de rodéo sont filmées avec une beauté, un réalisme et une cadence exceptionnel.les.On n’est plus dans une histoire sordide, on plonge tête baissée dans le quotidien de ranchers et c’est là l’exploit du réalisateur : faire avaler des serpents venimeux en les habillant d’images magnifiques et d’une exaltation de la nature.
La série valorise la force et la capacité des Dutton à « protéger » leur famille afin que le spectateur s’identifie à eux malgré leur brutalité. On est, malgré soi, pris.e à l’hameçon de cette saga indéniablement efficace, avec l’espoir (en tout cas en ce qui nous concerne) qu’il y aura un retour de bâton et que le clan sera mis hors d’état de nuire. Cependant, malgré l’attraction que la série suscite, il ne faut jamais perdre de vue qu’elle est un puits sans fond dans lequel risque de se jeter le futur électorat d’un fascisme grimpant, venant ainsi grossir ses troupes. Yellowstone n’est rien d’autre qu’un univers belliqueux et mafieux où la violence structure les relations tout en brandissant l’étendard d’une idéologie viriliste. Plus qu’une saga familiale, c’est un dangereux manifeste politique.
Rédactrice : Véronique Gault
Laisser un commentaire