Un thriller politique sous acide

Adapté du roman Vineland de Thomas Pynchon, et après – entre autres films – l’excellent There will be blood en 2007, Une bataille après l’autre est la nouvelle fresque signée Paul Thomas Anderson. Le film dresse le portrait d’une Amérique en décomposition, tiraillée entre idéaux libertaires et dérives autoritaires. Tout y est flamboyant : couleurs saturées, dialogues nerveux, montage saccadé, un véritable tourbillon visuel et narratif qui prépare la tempête à venir. Le réalisateur y déploie tout son art pour peindre la montée d’un totalitarisme effrayant.
Au début des années 2000 (on le suppose), le French 751, groupe révolutionnaire antifasciste, mène des actions de lutte armée contre les banques et les centres de rétention pour migrants. Seize années plus tard, Bob Ferguson, ex Ghetto Pat et Rocket Man, se retrouve entraîné malgré lui pour sauver sa fille dans une lutte acharnée contre un mouvement suprémaciste, le Club des aventuriers de Noël, qui entend « purifier » le pays de tout ce qui n’est pas blanc.
Une mise en scène en transe
Le réalisateur signe ici l’un de ses films les plus nerveux, alternant scènes d’action et séquences frénétiques : le montage survolté, la bande-son rock psyché, le jeu épileptique des acteurs et les dialogues tranchants, plongent le spectateur dans un état de tension permanente. La course poursuite des trente dernières minutes synthétise à elle seule le désordre brutal qui traverse le film : la route défilant en vagues interminables, les accélérations des moteurs en surchauffe, les regards fébriles et obstinés des personnages, tout, absolument tout, terrasse le spectateur qui n’a d’autre choix que de suspendre son souffle dans l’attente d’une issue dont il ignore tout.
Des personnages au bord de l’explosion
Quel que soit leur camp, les personnages sont déterminés par l’excès, parfois à la limite du déséquilibre, notamment pour Perfidia (Teyana Taylor), militante idéaliste rongée par ses contradictions, mais également pour le Colonel LockJaw, incarné par un Sean Penn stupéfiant qui réussit l’exploit de faire passer toutes les émotions du personnage par les mouvements incessants de sa bouche et une démarche convulsive. Il crache sa haine avec une frénésie qui n’a d’égale que son arrogance de petit soldat en mal de soumission, qu’elle soit sexuelle ou relevant d’une volonté fanatique d’être sous le joug du Club des aventuriers de Noël.

Bob Ferguson (Leonardo di Caprio) n’est pas en reste, tant il est mû par une paranoïa exacerbée par sa peur de perdre sa fille, Willa (Chase Infiniti), laquelle apporte un peu d’innocence et de fraîcheur à l’histoire, à l’instar de Sergio St Carlos (Benito del Toro), résistant calme et posé, qui suggère sans cesse de respirer avant d’agir. Ces deux personnages sont une accalmie bienfaisante dans le chaos ambiant.
Une bataille après l’autre, s’il est un pamphlet contre les dictatures galopantes dans une Amérique en lambeaux, est avant tout le film jouissif d’une guerre traversée par des personnages bousculés par la vie. Des êtres fracassés dont la fureur d’exister donne au chaos une intensité presque salvatrice. Un film brûlant et explosif qui embrase autant qu’il secoue.
1 En référence au « 75 », un modèle de canon de 1897, emblème de la puissance militaire française
Rédacteur : Tom Shepard
Laisser un commentaire