Une exposition de Carmen Bouyer, Juliette Dumas et Julia Gault
à La Crypte de Grez-sur-Loing jusqu’au 29 novembre 2025, curatée par Clara Darrason

À l’occasion des Portes ouvertes des ateliers de Grez-sur-Loing, en Seine-et-Marne, La Crypte, lieu d’exposition unique en île de France, accueille trois artistes dans une cave voûtée datant du XIIe siècle. Dans ce décor imprégné d’histoire, chacune d’elles a installé ses œuvres, inspirées par une sensibilité partagée à l’eau, élément récurrent de leur travail. Elles ont également en commun une relation singulière avec la forêt de Fontainebleau, ancrée dans leur propre histoire, qui leur confère une résonance presque intime avec la Crypte.
L’eau est essentielle à toute forme de vie. Sans elle, que nous soyons animal ou végétal, nous mourons. Elle est la mer, le glacier, la rivière. Elle est en mouvement comme elle peut paraître immobile. Fluide, on la traverse, on l’explore, on s’en abreuve. Elle purifie, glisse entre les doigts et s’insinue partout où elle trouve un chemin. Mystérieuse et parfois insondable, elle circule entre tous les êtres vivants, s’évapore, tombe du ciel, sort de nos corps, traverse les époques et relie les mondes. Elle est aussi fontaine, comme cette source d’eau douce des jardins du château de Fontainebleau, à laquelle certains attribuent l’origine du nom de la ville. C’est de l’eau qu’est venue l’histoire de cette exposition, comme un ruisseau souterrain réunissant l’imaginaire de ces trois artistes.

Carmen Bouyer
Les céramiques en grès émaillé de Carmen Bouyer s’inspirent d’un site archéologique de la région, où des gravures du Magdalénien ont révélées un véritable culte à la femme, à sa puissance liée, entre autres, à l’enfantement. De ces gravures, l’artiste en a créé deux œuvres, réalisées sur la base des recherches des archéologues.
La Matriarche en est certainement la plus marquante. Représentant un pubis sur lequel se dessine une vulve, elle démontre le lien entre la question de l’eau et du corps féminin, au travers notamment du liquide amniotique. Quant à Ces milieux humides qui protègent la vie, une œuvre qui semble irriguée de ruisseau sinuant, elle figurerait la cartographie du territoire bellifontain tel qu’il était au Paléolithique. L’aspect brillant de l’émail accentue la sensation d’une présence liquide qui s’écoulerait dans ces deux œuvres. La céramique horizontale, légèrement surélevée du sol, semble protéger, tel un bouclier, les végétaux qu’elle abrite.


L’artiste, en transformant des gravures préhistoriques en œuvres contemporaines, raconte l’histoire d’une société connectée aux éléments naturels. On ne peut, dès lors, que s’interroger sur les enjeux écologiques dans une société capitaliste et patriarcale comme la nôtre, où la sauvegarde de l’eau devient un combat.
Juliette Dumas
SUBTERRANEA (Cèdre) s’étend sur quatre panneaux assemblés en grille formant une sorte d’atlas souterrain constitué d’argile et de pigments. Réactivés avec de l’eau, ils deviennent un relief que l’artiste a gravé en surface.
À travers cette quadrilogie, Juliette Dumas explore le monde des racines d’où émerge quelque chose de fantomatique aux formes tentaculaires, comme autant de bras désordonnés qui agrippent le regard des visiteur.euses. Le tableau a été placé sous le niveau du sol, de manière à ce que celui ou celle qui vient de descendre dans la Crypte et qui le contemple, se trouve comme plongé.e sous terre, face à ce qui lui est impossible de voir d’ordinaire : ces racines qui vont puiser l’eau souterraine pour croître à l’air libre. Une zone humide, mélange de terre, d’eau et de champignons, qui permet de créer la vie. Ainsi, tous les êtres vivants, quelle que soit leur espèce, sont entremêlés dans un même schéma issu des profondeurs du monde qui leur permet de se développer. L’artiste révèle ainsi un univers caché mais ô combien réel. Un univers aux racines de la vie.

Julia Gault
Installée en écho de la colonne centrale de la Crypte, Horizons évoque un voyage dans le temps. En effet, il y a 35 millions d’années, le massif de Fontainebleau était recouvert par la mer stampienne. Lorsque celle-ci s’est retirée, elle a laissé derrière elle des sédiments, dont ce sable qui est l’un des plus purs du monde. Ce territoire, qui a nourri les premières œuvres de l’artiste, conserve la mémoire géologique de cette mer ancienne. Julia Gault s’en est inspirée pour ériger une sculpture de terre et de sable, matériaux prélevés dans la forêt de cette région. Les strates apparentes de la colonne se déclinent en plusieurs teintes et mettent en évidence sa fragilité, car lorsque l’eau se sera évaporée des éléments qui la composent, son équilibre deviendra incertain.
Avec Point de rosée, Julia Gault a posé avec délicatesse des petites billes de verre dans les interstices de la colonne centrale de la Crypte, billes qui évoquent également ce sable, unique par sa pureté, longtemps exploité pour fabriquer le verre de Murano ainsi que les vitrages de la Pyramide du Louvre. Ces gouttes de rosée gardent en elles la présence de la mer stampienne et donnent la sensation que l’eau suinte de la colonne, que la colonne elle-même pleure une mer disparue.


Dans ces œuvres, il y a une mise en exergue des sources de la vie. On est dans le « sous terrain », à la préhistoire et même en deçà. Si Carmen Bouyer exhume un passé archéologique où la fécondité et les paysages portent encore la trace de l’eau, Juliette Dumas plonge dans les lieux humides de nos origines, tandis que Julia Gault fait surgir de terre un totem à la mémoire d’une mer d’autrefois. Ainsi, l’eau entraîne ces trois artistes dans un partage et une connexion créative. Une exposition riche de la culture éco-féministe qui inscrit ruisseau, océan ou cascade comme l’essence de l’art.
L’exposition est visible jusqu’au 29 novembre sur rendez-vous : contact@claradarrason.com
Rédacteur : Nicolas Santerre
Commissariat : Clara Darrason
Les artistes :
Carmen Bouyer : Née en 1988, elle est diplômée de l’École Nationale Supérieure des Arts Décoratifs. Elle a été résidente dans plusieurs institutions internationales, dont le Pioneer Works Center for Art and Innovation à Brooklyn en 2015.
Juliette Dumas : Née en 1987, elle est titulaire du Diplôme National d’Arts Plastiques (DNAP) de la Villa Arson à Nice, et du Master of Fine Arts à la School of the Art Institute de Chicago (SAIC). Elle a été finaliste du Prix de la mer, de la Fondation Jacques Rougerie en 2024.
Julia Gault : Née en 1991, elle est diplômée de L’École Supérieure des Arts Décoratifs de Paris avec les félicitations du jury. Elle a obtenu plusieurs distinctions dont le Prix artistique Fénéon en 2015 et a été lauréate du programme Mondes Nouveaux du Ministère de la Culture en 2021.
Toutes trois ont participé à de nombreuses expositions collectives et personnelles dans plusieurs pays.
Crédit photos :
Holly Fogg
Lou Castaing, pour Point de rosée
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