Un portrait troublant

Après l’histoire de Jeffrey Dahmer, puis celle de Lyle et Erik Menéndez, la série Monstre met en scène le parcours d’Ed Gein, celui que la presse surnommait Le boucher de Plainfield. Les actes monstrueux auxquels il s’est adonné dans les années 1940 ont fasciné l’Amérique et ont donné lieu à plusieurs livres et films, dont Psychose, Massacre à la tronçonneuse et Le silence des agneaux. Créé par Ian Brennan et produit par Ryan Murphy, le troisième opus de cette série, bien loin des codes des films d’horreur, est une belle surprise.
Vivant isolé dans une ferme du Wisconsin, Ed Gein, un homme d’une quarantaine d’années, développe une obsession maladive pour une mère qu’il vénère, ainsi qu’un rapport trouble à la mort. En 1957, la police découvre chez lui des restes humains et des objets fabriqués à partir de dépouilles qu’il a déterrées dans le cimetière de la ville. Jugé mentalement irresponsable, il est interné dans un hôpital psychiatrique.
Une affiche en décalage
À observer cette affiche, on pourrait s’attendre à une série gore, bardée de chair et saturée de sang. Pourtant, si la vie d’Ed Gein est bien marquée par des crimes violents et des rituels macabres, la série opte pour une approche plus introspective que spectaculaire. Plutôt que de s’attarder sur l’horreur brute (Il y a néanmoins quelques passages très violents), elle met l’accent sur la personnalité perturbée du personnage et sur la fascination que ce type de figure suscite dans l’imaginaire collectif. Les scènes de tournages de films ont la particularité, entre autres, de refléter un paradoxe entre la vision de Gein et l’attente de celles et ceux qui ne le voient que comme un monstre obscène.


Un personnage touchant
Le portrait d’Ed Gein qui se dessine est d’une rare complexité. Loin du monstre que l’on suppose, on découvre un homme abîmé, écartelé entre une mère ultra-toxique et des pulsions qu’il ne comprend pas. Le contexte d’une Amérique puritaine nourrie à la fois d’images pieuses et de celles de cadavres humains d’Auschwitz, ajoute une couche de confusion dans un esprit déjà fragile. Mélangeant réalité et fantasmes, il exprime une innocence pervertie par les injonctions virulentes de sa mère vis à vis du sexe. Attiré par les femmes alors qu’elle le lui interdit, et désireux d’en adopter l’apparence, sa sexualité est faite de plaisirs dont il ignore la monstruosité, qu’il vit avec un naturel confondant et qu’il transforme en un théâtre sordide. Diagnostiqué schizophrène, il reste avant tout prisonnier d’un besoin désespéré : rendre sa mère fière et la protéger, même après sa mort. Être un bon fils.
Une distorsion de la réalité
Si d’aucuns voient un écart majeur entre les faits et la façon dont ils sont traités, notamment dans le nombre de victimes non conforme avec celles du véritable criminel, nous en avons une toute autre analyse. À l’instar de la scène de l’infirmière dans les toilettes ou des contacts par radio, Gein croit vivre certains moments, mais il n’en est rien. On ne peut affirmer, par exemple, que le meurtre des deux hommes tués à la tronçonneuse serait une liberté prise par les réalisateurs. En revanche, si l’on se réfère au dernier épisode, on peut tout à fait imaginer qu’il est la mise en scène de ce qu’Ed Gein perçoit de la réalité.


Danse avec les tronçonneuses
Charlie Hunnam livre une performance remarquable, tout en retenue et en nuances. Sa voix douce, à la limite du murmure, tranche avec sa carrure de bûcheron. Il ne surjoue pas la folie mais la laisse transparaître dans les silences, les hésitations, les regards perdus. Jamais agressif, toujours empreint d’une étrange douceur, il compose un homme à la fois brutal et vulnérable, prisonnier de son propre monde. Ses gestes, minutieux et tendres, traduisent une forme de naïveté morbide, celle d’un être qui transforme, malgré lui, des instants intimes en scènes d’horreur. Lorsqu’il empoigne la tronçonneuse, il est dans une sorte de transe, véritable danse hypnotique où l’acte de destruction devient inconscient, presque artistique dans sa dérive.
Si ce personnage a inspiré les plus grandes œuvres du genre, la série choisit une autre voie : celle de l’empathie et du miroir tendu à nos propres zones d’ombre. Les deux derniers épisodes sont étonnants tant le chagrin et la candeur submerge Ed Gein et achèvent de faire de lui une figure tragique et poétique. Une série surprenante, dérangeante sans jamais être racoleuse, qui questionne notre part de monstruosité.
Rédactrice : Véronique Gault
Crédits photos : ©Netflix
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