Un biopic bâclé

On attendait un portrait intimiste, une plongée dans l’âme d’un artiste façonné par la route, les désillusions, les guitares pleurant l’Amérique, et on se retrouve face à un film qui manque singulièrement de vie et de profondeur. Quand l’essentiel est basé sur les séances d’enregistrements, avec tout ce que la technique de l’époque pouvait apporter ou polluer, même les scènes de concerts se comptent sur les doigts d’une seule main.
Le film retrace une période cruciale dans la vie de Bruce Springsteen : celle de la création de son album emblématique Nebraska (1982). Pour cela, il se retire dans une maison du New Jersey et enregistre, seul avec sa guitare et un magnétophone quatre pistes, les morceaux d’un disque minimaliste, brut, teinté de solitude et de gravité.
Un univers en arrière plan
Là où les chansons de Bruce racontent des histoires de spleen et de poussière, le film, étrangement, survole celle du rocker, comme si elle n’était qu’un accessoire qu’il fallait absolument faire entrer avec un chausse-pied dans le décor musical. De sa vie, on apprend peu de choses, si ce n’est que son père buvait et qu’il pouvait être violent. De sa mère, on n’entend que des cris et peu de mots. On sait qu’ils habitaient dans une maison défraîchie, et voilà. Fin de l’histoire. On aurait bien aimé en apprendre davantage sur la relation avec son père, savoir avec plus de finesse, ou avec moins de gros sabots, ce qui le rendait triste et pourquoi il n’arrivait pas à savoir qui il était. La thérapie qu’il entreprend à la fin du film est expédiée comme une formalité en deux minutes chrono. La dernière scène, noyée sous un piano larmoyant et des violons sirupeux sur fond d’océan, achève le film sur une note mélodramatique dissonante qu’on a peine à croire, faute de points d’ancrage dans son histoire personnelle.


Des personnages maltraités
Les relations humaines sont décrites avec la même légèreté. La mère existe à peine à l’écran. Quand on découvre qu’elle parle et qu’elle sourit, cinq minutes avant la fin, on est presque étonné qu’elle existe. Quant à la relation avec Faye, elle manque cruellement de relief et de substance à se mettre sous la dent. On en voit les débuts puis la fin, sans comprendre comment on est passé de l’un à l’autre. Alors quand elle souffre de leur rupture, on reste à distance : on ne sait pas ce qu’elle a perdu, à part quelques tours de manège et un fugace moment d’amour. Reste un acteur fabuleux, Jeremy Allen White, portant à bout de bras une émotion faite de silence et de non-dit sur le fil du rasoir. Là où le récit pêche à raconter l’histoire de Bruce Springsteen, il est seul à incarner le côté angoissé du chanteur avec réalisme.
Si la façon dont Springsteen exprime son art est abordée au niveau des rythmes, des échos et des petites imperfections sonores, le film n’explore jamais, ou si peu, ce qui le bouleverse, ce qui l’empêche ou le fait avancer. Il n’en donne que quelques pistes bâclées en privilégiant celles des tables de mixage. Certes, ce portrait va plaire aux inconditionnels du Boss, aux musiciens, peut-être, mais l’idée n’était-elle pas de s’adresser à un public plus large pour lui faire découvrir un univers unique ?
Rédactrice : Véronique Gault
Crédit photos : 20th century studios
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