Au Musée Carnavalet jusqu’au 8 février 2026
Une immersion dans la capitale de l’entre-deux-guerres

Le musée Carnavalet consacre une exposition émouvante et minutieuse à celles et ceux qui ont vécu à Paris entre 1926 et 1936. Elle ne se contente pas de dérouler des chiffres ou des faits : elle raconte une ville vivante, dense, souvent dure, toujours en mouvement. Née de données démographiques établies sur la population parisienne et ses origines, l’exposition touche d’autant plus les visiteurs dont les ancêtres habitaient la capitale à cette époque. Et ceux peut-être qui sont encore en vie.
Le parcours se décline en plusieurs thématiques, comme autant de fenêtres sur le Paris de l’entre-deux-guerres : ses quartiers, ses métiers, ses habitants, ses luttes sociales. La dernière salle offre un moment particulièrement émouvant : grâce à un moteur de recherche, chacun peut consulter les registres d’époque et voir apparaître la page où sont recensés ses parents, voisins, amis. Une manière de redonner vie, l’espace d’un instant, à celles et ceux qui l’ont précédé.
À Zone de Friction, nous nous sommes attachés à certains lieux, certains détails, certaines données.
L’Est parisien : entre vétusté et figures marquantes
À l’est de Paris, les logements sont parfois indignes : des taudis sans hygiène, rongés par la pauvreté, classés « insalubres » en raison du nombre élevé de décès dus à la tuberculose. La « zone de Saint-Ouen », faite de baraquements précaires et de conditions de vie très difficiles, est mise en lumière par le biais d’une photographie anonyme et d’une maquette à la surface impressionnante. Une réalité disparue qui apparaît sous nos yeux et qui ressemble furieusement, par sa misère et sa densité, aux favelas brésiliennes et aux immenses bidonvilles d’Asie du sud.

On y croise des destins tragiques, comme celui de Violette Nozière, jeune femme domiciliée rue de Madagascar dans le 12ᵉ arrondissement. En 1933, elle empoisonne ses parents après avoir subi les incestes répétés de son père. Une affaire qui marquera l’opinion publique et témoignera des violences invisibles derrière les façades parisiennes, comme elles le sont encore à l’heure actuelle dans le monde entier.

Le parcours rend également hommage à Franscisque Poulbot, figure emblématique de Montmartre. Illustrateur et dessinateur publicitaire, il consacre une grande partie de son activité à des œuvres de bienfaisance. Ses affiches pour la lutte contre la tuberculose, la Semaine nationale de l’enfance ou la campagne contre les taudis révèlent un artiste engagé, soucieux de la vie des plus modestes.
Un Paris qui travaille, se transforme et se bat
Dans cette décennie, les parisien.nes travaillent intensément. En 1926, plus de la moitié des femmes de 15 à 64 ans exercent une activité professionnelle, une proportion sans doute sous-estimée car de nombreuses travailleuses échappent au recensement. Côté hommes, 85 % de la même tranche d’âge ont un emploi.
La répartition sectorielle ne semble pas avoir beaucoup changé : Soins à la personne : 31 % des femmes, 5 % des hommes, Industrie : 37 % des hommes, 30 % des femmes, Commerce : 27 % des hommes, 17 % des femmes, Soins à la personne : 31 % des femmes, 5 % des hommes.
La crise de 1930 bouleverse ce paysage. Le chômage progresse, les tensions sociales montent. Puis vient la grande avancée du Front populaire : en juin 1936, la durée hebdomadaire de travail passe de 48 à 40 heures. S’ajoutent les premiers congés payés et l’interdiction d’embaucher des enfants de moins de 14 ans. Une révolution bienvenue dans la vie quotidienne.
Les métiers féminins évoluent également : la profession de secrétaire, autrefois masculine, se féminise. On voit émerger des métiers de téléphonistes, sténodactylos, couturières,… En 1935, Paris crée un corps de police municipale féminine, signe d’un début de changement des mentalités.

Du côté des hommes, la capitale se range au rythme de l’industrie : mécaniciens, ajusteurs, menuisiers, salariés du transport ou ouvriers spécialisés dans la construction automobile, un secteur en plein essor, qui recrute massivement.
Et la culture, dans tout ça ?
Il est, bien sûr, question d’Edith Piaf, née Gassion, domiciliée avec son père et l’amie de celui-ci rue de Belleville, dans le 11ème arrondissement. En 1931, elle est recensée en tant qu’artiste. Son père, Louis, sera mentionné en 1936 comme « acrobate au chômage ».
C’est aussi la période où l’on peut applaudir Joséphine Baker, Django Reinhardt ou Suzy Delair, à Pigalle ou à Montparnasse. C’est également en 1931 qu’a lieu la tristement célèbre Exposition coloniale internationale à la Porte Dorée, véritable zoo humain qui attirera les foules.
Ces années-là, les médias et la culture de masse prennent de l’ampleur. Il en est ainsi pour le Petit Parisien, Paris Soir, l’Intransigeant, mais également pour les Cinéac, ces salles de cinéma qui diffusent les actualités filmées. Les radios ne sont pas en reste et le statut de journaliste professionnel est enfin reconnu.
En refermant cette exposition, un sentiment persiste : celui d’avoir approché de près la vie quotidienne de personnes, anonymes ou célèbres, qui ont habité le même Paris que nous, quelquefois la même rue, mais dans un autre temps. Grâce aux archives, aux récits, aux objets, Les gens de Paris redonne chair à une foule oubliée et nous invite à regarder la ville autrement.
Ce Paris-là n’est plus, mais il continue de vivre dans les mémoires, les rues et les histoires que l’exposition fait admirablement surgir.
Commissariat : Valérie Guillaume, Hélène Ducaté, Sandra Brée
Données démographiques : Population & Sociétés (Ined) n°636 – septembre 2025
Quelques repères chronologiques :
13 juillet 1928 : La Ville de Paris engage un programme de construction de 18 000 logements de type HBM (Habitations à bon marché) et de 20 000 de type ILM (Immeuble à loyer moyen).
11 mars 1932 : La loi Landry généralise les allocations familiales pour tous les salariés de l’industrie et du commerce ayant un enfant de moins de 13 ans.
9 décembre 1932 : Les chômeurs – « les marcheurs de la faim » – manifestent aux portes de Paris, la manifestation étant interdite intra-muros.
12 octobre 1934 : Violette Nozière, victime d’incestes répétés, est condamnée à mort pour avoir empoisonné ses parents, puis graciée en 1945.
Juin 1936 : Premier gouvernement socialiste dirigé par Léon Blum : instauration des congés payés, semaine de 40 heures, obligation de scolarisation jusqu’à 14 ans, etc.
Le musée Carnavalet : Installé au cœur du Marais, le musée est le lieu de référence de l’histoire de Paris. 3 800 œuvres sont exposées dans un cadre historique exceptionnel. À noter que le musée propose une expérience de visite intergénérationnelle avec 10% des œuvres exposées à hauteur d’enfant.
Rédactrice : Véronique Gault
Laisser un commentaire