Séverine – LansKine éditions

Décharge frictionnelle
Entre la maison transformée en théâtre d’opérations, le cabinet du père-médecin et les couloirs d’hôpital, Décharge de Séverine – qui signe seulement de son prénom, dans ce long poème de sortie d’amnésie – recompose un territoire familial saturé de violences. Mais le texte ne s’y laisse pas enfermer : il pousse des branches vers la horde des « désaxées », vers les allié.es, vers toutes celles et tous ceux qui cherchent à se désaliéner en déposant, chacun.e, leur « paquet » de honte refoulée.
Le « tu » bouclier
Décharge se construit d’abord comme une adresse : la deuxième personne y fonctionne comme un dispositif de survie autant que comme une forme poétique. D’emblée, l’injonction « Imagine-toi avoir une mère transparente, qui se demande si elle va avoir un poupon ou une poupée » installe ce « tu » à la fois comme appel au lecteur et comme manière de se parler à soi-même. En disant « tu » là où l’on attendrait « je », la poétesse fabrique une distance minimale qui lui permet de se regarder en train d’avoir été enfant sans se dissoudre dans le lyrisme testimonial : « Tu nais poupée, à habiller, à trimballer, à oublier – une marionnette pour s’amuser. Par amour, tu restes sage comme une image, maniable, perméable, dévorable, manipulable ».
Ce « tu » est l’enfant, la femme actuelle, figure de l’ayant été en train de devenir, celle qui « se sent désintégré.e, oublié.e dans sa propre maison », dont on répète sur les photos « qu’est-ce qu’elle est pâle », jusqu’à ce que « tu perdes ton visage ». À mesure que le texte avance, ce « tu » s’épaissit, passe de l’ombre au contour, du statut d’objet manipulé à celui de sujet parlant derrière la prose poétique – jusqu’à pouvoir penser que « tu te dis qu’écrire à l’hôpital serait mieux », et, plus loin, laisser affleurer un « je » qui affirme enfin : « je ne suis ni un poupon ni une poupée ni même un homme je suis sans doute une femme mais surtout une personne ». La reconfiguration du pronom fait acte politique : elle arrache l’énonciation à la confession psychologisante pour installer la parole dans une zone intermédiaire, entre récit mythique, adresse militante et poème de combat.
L’hydre domestique
Décharge montre que les violences ne commencent pas forcément par un geste ostentatoire :
elles s’installent d’abord dans le quotidien, dans une maison où l’enfant sert de baromètre à la
guerre conjugale. La mère est décrite comme « coach en peur », qui entraîne sa fille à la transparence, lui répète que « le monde est immonde » et que le danger commence lorsqu’elles
sont séparées. La table du petit-déjeuner, dressée la veille, devient cette « étrange tablée patiente
et dépeuplée » ; l’enfant se sent « comme enterrée vivante », invitée à disparaître avant même que le jour ne commence. Les mutismes maternels, jusqu’aux menaces de suicide, installent l’enfant dans un climat de terreur et de confusion, « les générations les fonctions » se mélangeant au point de rendre « impossible d’aboutir à une narration ». La violence affective, ici, travaille la temporalité et fabrique le terrain où pourront ensuite s’inscrire les violences aux horreurs normalisées.
Autour de ce noyau, le livre retrace tout un continuum de violences qui relève de ce que la psychanalyse nomme l’incestuel : non pas seulement l’acte d’inceste, mais tout un climat structuré par l’abolition des frontières et la confusion des rôles. L’adolescente, « coincée », tombe « enceinte souvent entre quinze et dix-sept ans » ; lorsque l’avortement ne peut plus être « clandestinement organisé » par le père, elle se voit contrainte de prendre seule des comprimés « nouvellement arrivés sur le marché » pour se faire une « séance solo d’IVG ». Plus tôt, on a vu le frère aîné, « endommagé », être un acteur de ce système et la mère, quand sa fille s’en plaint, réduit la scène à un trait de caractère – « il est taquin » – et referme le dossier. Entre ces pôles, tout un ensemble de gestes, de silences, de paroles, de mises en scène quotidiennes tissent cet espace où circule le corps de l’enfant, considéré comme objet commun. C’est ce réseau de complicités, de renoncements et de transgressions banalisées que la narratrice résume, adulte, par la formule: « tu as une famille de tueurs incesteurs, une famille d’incestueurs ». L’expression condense la manière dont le texte refuse de séparer symboliquement les violences commises par le père, le frère, la mère complice, pour les penser comme un système – un corps familial non séparé, une hydre où l’affect, le religieux, le médical, les violences et le meurtre des animaux s’entremêlent. En nourrissant ainsi la notion d’incestuel, Décharge est l’anatomie d’un milieu incestuel, d’une atmosphère empoisonnée qui déborde largement le crime central pour montrer tout ce qui, avant et après lui, le rend possible, invisible et durable.

Capitalisme dérégulé
Le livre propose aussi une méditation contemporaine sur l’épuisement, la productivité et
l’obsolescence du sujet traumatisé. La poétesse se décrit comme une « autrice responsable qui lutte avec des mots contre l’innommable pour l’endiguer et commencer à le penser », mais qui se sent « trop vieille pour repartir de rien sur le bon chemin », ses « chimères » ayant été « déprogrammées au profit de [son] obsolescence ». La fatigue, elle, est partout : « fatiguée de travailler, fatiguée d’avoir passé une vie à douter », fatiguée de devoir tuer sa propre violence alors même qu’elle constate, non sans ironie, que cette dernière est « une grande résiliente », « comme la peur ». Pourtant, elle y est arrivée : l’écriture lui permet de retourner cette usure en force circulante, de poser sa « charge » parmi d’autres et de la partager avec « la horde des désaxées », la « ribambelle d’allié.es » remerciée. Au bout de l’épuisement, il reste cette sororité, solidarité, active, qui fait de Décharge un geste de relais tendu vers d’autres.
En parallèle, elle analyse la pédagogie du silence comme une « dictature déguisée, un peu comme le capitalisme dérégulé », qui apprend aux victimes que « si tu parlais, personne ne t’entendrait » – autrement dit : tu produiras ton propre silence, gratuitement, au bénéfice de ceux qui te détruisent. Cette articulation entre traumatisme et langage économique prouve que Décharge interroge un modèle de société où l’on sous-traite systématiquement aux survivant.es le travail immense de réparation et de mise en forme et en parole, tout en les usant.
L’épuisement vient aussi de la nécessité d’en faire sans cesse un récit intelligible, acceptable,
pour un monde qui s’est longtemps arrangé de ne rien voir.
Décharge met en jeu la possibilité même d’un récit collectif à venir. En mettant au jour la continuité entre les violences intimes et les logiques politiques, le texte rappelle que chaque enfant sacrifié au huis clos familial est aussi le symptôme d’un ordre social. La poétesse ne s’identifie pas comme une héroïne exemplaire, mais comme un maillon supplémentaire d’une chaîne de prises de parole qui, depuis quelques années, fissure enfin le mur du silence. Son histoire, sa survie disent moins une destinée singulière qu’une dette collective : celle que la société a envers les « ex-enfants décimés ».
Il nous revient désormais de ne plus l’accepter comme allant de soi.
Rédactrice : Diana Carneiro
Séverine présentera Décharge le mardi 16 décembre à 20h30 à la Maison de la poésie à Paris, avec une lecture de Françoise Gillard, sociétaire de la Comédie française, suivie d’un entretien avec Charlotte Bienaimé.
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