Refaire famille

Troisième long métrage de Nathan Ambrosioni, Les enfants vont bien suit Jeanne, une femme qui n’a jamais voulu d’enfants et se retrouve du jour au lendemain responsable de ceux de sa sœur. Porté par Camille Cottin, le film creuse la blessure des familles fracturées, les maternités contrariées et la violence des institutions face aux vies qui débordent des cadres. La caméra colle aux corps, aux voix, aux silences, jusqu’à donner le sentiment d’habiter cet appartement, cette histoire, cette peur de l’effondrement causé par l’absence.
Présenté en première au Festival du film francophone d’Angoulême, le film y a obtenu le Valois de diamant, la plus haute distinction du palmarès. L’histoire tient dans ce début difficile à concevoir : un soir d’été, Suzanne rend visite à sa sœur Jeanne avec ses deux enfants, Margaux et Gaspard. Le lendemain matin, elle a disparu. Elle laisse quelques mots, un trousseau de clés, deux enfants sidérés et une sœur qui se réveille mère de substitution.
Ambrosioni suit alors cette cohabitation forcée sur plusieurs mois, dans un entre-deux : ni véritable adoption, ni simple service familial non plus. La mère est absente, mais juridiquement présente ; les enfants sont confiés à Jeanne, mais sans cadre légal stabilisé. Le film se déploie dans une zone grise, entre espoir du retour, sentiment d’abandon et nécessité de vivre quand même. Mais vivre comment ?


Une famille hantée par les disparitions
Très vite, Les enfants vont bien se révèle comme le récit d’une famille déjà dysfonctionnelle. Les deux sœurs portent la marque d’un passé commun : une mère morte, un père longtemps absent, un lien sororal abîmé par les années et les non-dits. La fuite de Suzanne rejoue, à une autre échelle, la grande mécanique de l’abandon qui traverse cette lignée.
Ambrosioni observe l’onde de choc de l’absence : comment on mange, comment on s’endort, comment on s’arrange avec la peur, quand celle qui devrait protéger est partie, comment on survit, fragilement, à la perte de repères. Les enfants vont bien, est une formule qu’on répète pour se convaincre que tout reste sous contrôle, dans et malgré cette perte.
En filigrane, la figure du père absent ajoute une autre strate de manque. Les deux sœurs ont grandi avec cette béance que la disparition de Suzanne reconstruit : un parent qui a déserté, l’autre qui s’évapore, et entre les deux une tante sommée de tenir lieu de monde stable. Le film avance dans cette généalogie de silences et de présences défaillantes.
Maternités contrariées, parentalité queer
Jeanne est lesbienne et a vécu une relation avec une femme qui, elle, voulait des enfants. Cette relation s’est rompue précisément sur ce désir que Jeanne refusait. Pourtant, la maternité lui tombe dessus, sans préparation ni consentement.
Ce déplacement est politiquement fort. Le cinéma français met volontiers en scène des couples de femmes en quête d’enfants, des parcours de PMA, des familles homoparentales qui luttent pour leur reconnaissance. Ici, le mouvement s’inverse : une femme queer devient mère malgré elle, dans une société et un système légal qui continuent de penser la famille à partir de la biologie, du couple hétérosexuel et de l’autorité parentale officielle. La tante qui, au quotidien, nourrit, rassure, protège, ne pèse presque rien aux yeux de l’administration, alors que pour les enfants elle est devenue la seule présence stable.
Les scènes avec la justice et la police rendent tangible cette dissonance : Jeanne assume la charge réelle des enfants sans disposer du moindre droit sur eux. La juge aux affaires familiales, interprétée par Myriem Akheddiou, incarne la tentative tardive de l’institution pour rattraper la vie telle qu’elle se présente, au prix de procédures lentes et de formulaires qui peinent à saisir la singularité de cette famille.
La peur de l’abandon
Une grande partie de la force du film repose sur la place accordée aux enfants. Manoâ Varvat et Nina Birman incarnent Gaspard et Margaux avec une justesse sidérante : jeux, crises, bouderies, gestes d’affection furtifs, tout semble spontané.
Ambrosioni filme la peur d’abandon à partir d’un regard qui se détourne, un corps qui se crispe et répond à la détresse. Les enfants oscillent entre attraction et rejet vis-à-vis de Jeanne, qui devient à la fois refuge et cible. Pour vérifier qu’elle restera, ils mettent à l’épreuve la solidité du lien.
Cette dynamique affective trouve sa traduction visuelle : la caméra reste souvent à hauteur d’enfant, glissant derrière eux dans l’appartement, épousant leurs déplacements et leurs hésitations. Quand Jeanne se rapproche, les corps se serrent dans le cadre, jusqu’à donner l’impression de pouvoir toucher un visage ou une mèche de cheveux.

Une mise en scène de la proximité et du tremblement
On retrouve dans Les enfants vont bien ce qui faisait déjà la singularité du cinéma d’Ambrosioni : une façon de filmer les liens familiaux à la fois frontalement et avec délicatesse. Dès Les drapeaux de papier puis Toni en famille, le réalisateur écrivait, tournait et montait ses films lui-même, construisant un langage très organique, centré sur les visages, les espaces de vie et leurs tensions souterraines.
Ici, la photographie de Victor Seguin privilégie les plans serrés, les intérieurs, les textures du quotidien. La caméra bouge sans ostentation, avec un léger tremblement qui épouse l’instabilité affective des personnages. Rien de démonstratif, mais une sensibilité du cadre qui permet aux nuances de ton et d’humeur d’exister. L’appartement devient un véritable organisme vivant, tantôt refuge, tantôt étouffoir.
La durée des plans laisse aussi le temps aux émotions de se déployer ; plusieurs scènes semblent presque improvisées tant elles respirent. Ce choix fait que les 111 minutes du film se vivent comme une plongée progressive dans la texture d’une vie recomposée. La sensation, au bout d’un moment, est moins celle de “regarder un film” que de partager un temps, suspendu, avec ces trois personnages qu’on ne veut plus quitter.
Un cinéma des « images manquantes »
Le journal Le Monde inscrit Les enfants vont bien dans un “corpus féministe travaillé par les images manquantes”. Cette expression décrit très justement ce que le film met en jeu : des manques, des absences et des tentatives pour réparer ce qui ne se laisse pas réparer complètement. La mère n’est là qu’en souvenir, par les mots des enfants, par la lettre laissée derrière elle, par les souvenirs des deux sœurs.
Ambrosioni filme des femmes qui n’entrent pas dans les catégories rassurantes : une mère qui part, une tante qui ne voulait pas d’enfants, des institutions qui essaient de joindre bout à bout loi et réalité, une ex-compagne blessée par le refus de parentalité. Ce sont des figures de soin, de fuite, de maladresse, de courage, qui dessinent une autre image du féminin, déconstruite, peut-être.
Institutions en retard, vies en avance
Les enfants vont bien montre combien ces institutions peinent à répondre à des configurations familiales qui sortent des schémas standard. L’école, la police, le tribunal semblent toujours en léger décalage, comme s’ils arrivaient après coup, quand les décisions les plus importantes – rester, partir, s’attacher, protéger – se sont déjà prises dans l’intimité.
Ce décalage donne au film une dimension politique. La France contemporaine qui s’y donne à voir est celle où les formes de famille, les trajectoires de genre, les façons d’aimer et de s’occuper des enfants évoluent plus vite que les cadres juridiques et symboliques censés les réguler.
Les enfants vont bien impressionne par sa capacité à faire coïncider l’intime et le collectif. Ambrosioni filme une situation extrême avec une douceur obstinée, en laissant les émotions surgir des gestes et des regards plutôt que des grands discours. Camille Cottin y trouve l’un de ses plus beaux rôles, en femme qui avance à tâtons dans cette expérience de vie inattendue, traversée par la peur et la culpabilité, mais aussi par un attachement qui la dépasse et l’oblige, malgré elle, à rester.
On sort de la salle de cinéma avec le sentiment de garder en nous leur histoire ; celle de Jeanne, fatiguée, tendue, mais de plus en plus habitée par le souci des enfants ; celles de Gaspard et Margaux, si intelligents, joueurs, enfantins, mais marqués par la peur d’être abandonnés à nouveau. Les enfants vont bien montre comment ils fabriquent, avec Jeanne, un présent habitable dans les ruines d’un passé mal réparé et d’une absence irrésolue. Un film à voir, absolument.
Rédactrice : Diana Carneiro
Les enfants vont bien est un drame français écrit et réalisé par Nathan Ambrosioni, avec Camille Cottin, Juliette Armanet et Monia Chokri, d’une durée d’1h51, produit par Chi-Fou-Mi Productions et France 2 Cinéma, et la musique d’Alexandre de La Baume.
Crédit photos : Manuel Moutier – Chi-Fou-Mi Productions
Sources :
Bastide, B. (2025, 3 décembre). Dans « Les enfants vont bien », Camille Cottin en mère de substitution. Le Monde. https://www.lemonde.fr/culture/article/2025/12/03/dans-les-enfants-vont-bien-camille-cottin-en-mere-de-substitution_6655812_3246.html
Wikipédia. (2025, 4 décembre). Les enfants vont bien. Dans Wikipédia. Consulté le 3 décembre 2025 sur https://fr.wikipedia.org/wiki/Les_enfants_vont_bien
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