Art américain, pensées francophones

Jusqu’au 15 février, le Palais de Tokyo a confié à la commissaire américaine Naomi Beckwith un projet d’envergure occupant l’ensemble de ses espaces. L’exposition explore les influences culturelles entre la France et les États-Unis. Près de 60 artistes américain.es, se sont inspiré.es des pensées critiques, engagées et poétiques francophones. Cette saison, complétée par une exposition de Melvin Edwards et une œuvre de Caroline Kent, offre un nouveau regard sur les échanges artistiques et intellectuels entre les deux rives de l’Atlantique.
« Tout au long du 20e siècle, en France, des philosophes, des poètes, des activistes ont transgressé les disciplines et les genres littéraires et modifié les perspectives sur le monde. Parfois avant même leur reconnaissance en France, leurs idées ont été traduites aux États-Unis et ont servi à fabriquer des outils pour une vision critique de l’art comme de la société. En contestant des normes sociales, esthétiques et linguistiques, ils et elles ont ouvert de nouvelles manières de voir et d’agir. »
Guillaume Désanges, Président du Palais de Tokyo
Avec Echo Delay Reverb, le Palais de Tokyo propose une plongée directe dans l’imaginaire de la pop culture du XXᵉ siècle, traversée par les grandes secousses intellectuelles de l’époque. En filigrane, se dessine la mouvance philosophique portée par des figures telles que Gilles Deleuze, Michel Foucault, Pierre Bourdieu ou Simone de Beauvoir. Ces pensées critiques, révolutionnaires dans leur rapport au pouvoir, au corps et aux normes sociales, ont profondément nourri le travail de nombreux·ses artistes américain·es présenté·es dans l’exposition. Iels s’en emparent pour construire une forme d’art conceptuel en opposition aux conventions culturelles dominantes. L’occasion de s’arrêter sur certaines pièces :
Sans titre (Portrait de Ross à Los Angeles) – 1991
Félix Gonzalez-Torres

Des bonbons emballés dans du papier brillant sont entassés dans l’angle d’une pièce et les visiteurs sont invités à en prendre, activant ainsi physiquement l’œuvre. Cet amas représente le poids du compagnon de l’artiste, mort du sida en 91. Ainsi activée, l’œuvre sera amenée à disparaître, véritable métaphore de la dégradation progressive du corps face au sida. On peut imaginer également que les bonbons représentent les globules sanguins qui participent au bon fonctionnement du système immunitaire et qui sont détruits par le VIH.
Polis or the Garden or Human Nature in Action – 1998/2015
Pope L.
1 200 oignons peints aux couleurs du drapeau américain, disposés sur plusieurs tables, sont amenés à germer, puis à pourrir, faisant de la transformation et de la décomposition le cœur même de l’installation : Polis (la cité) devient ici un organisme politique, métaphore du capitalisme, en l’occurrence américain. Les oignons sont alignés comme autant d’individus soumis qui disparaissent au profit de la masse. Mais la croissance anarchique et la décomposition sont l’évidence d’une forme de résistance au pouvoir.

Between Voltaire and Poe – 2016
Mark Dion

Avec ce cabinet de curiosités contemporain, Mark Dion confronte la raison encyclopédique héritée des Lumières et l’imaginaire sombre de la tradition romantique. Objets scientifiques ou culturels et éléments hétéroclites s’y accumulent sans hiérarchie apparente. L’artiste met ainsi en question notre manière de classer le monde et de produire du savoir. Une œuvre emblématique de sa démarche, en résonance avec les thèmes de l’exposition.
Cependant, la déambulation laisse une impression mitigée. L’exposition souffre d’un certain « fouillis » scénographique : si un propos existe, il peine à se rendre lisible. Les salles s’enchaînent sans que la cohérence entre les œuvres ne s’impose clairement, donnant parfois le sentiment d’une accumulation plus que d’un véritable parcours pensé. Le visiteur passe d’un univers à l’autre sans fil conducteur évident, au risque de perdre le sens global de la proposition.
Mais ce désordre n’annule pas la puissance de certaines pièces. Plusieurs œuvres se révèlent fascinantes, tant par leur force visuelle que par la densité des idées qu’elles convoquent. Malgré ses faiblesses curatoriales, Echo Delay Reverb parvient ainsi à capter l’attention. Une exposition imparfaite, certes, mais dont certaines résonances persistent bien après la visite, suffisamment, en tout cas, pour ne pas regretter le détour.
Jusqu’au 15 février 2026
Directrice artistique : Naomi Beckwith
Equipe curatoriale : James Horton, Amandine Nana et François Piron, assisté.es de Vincent Neveux, Morgane Padellec, Romane Tassel
Rédacteur : Nicolas Santerre
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