Pauline Chanu – éditions La Découverte

Avant même le sens, il y a le son, la brutalité sèche, la manière dont l’hystérie s’abat et a abattu. En tant qu’étudiante en psychologie, j’ai le ventre qui se crispe dès que je l’entends, dès que je dois l’écrire sur le document ouvert en face de moi, ou sur une copie qui attend mon diagnostic. Noter pour sceller.
Pauline Chanu publie chez La Découverte, en 2025, un essai, Sortir de la maison hantée, qui ressemble à une enquête et à un exorcisme tout à la fois. Le livre s’ouvre sous un double signe, celui des fantômes et celui d’un cri : dédicace « À Nicole, À Laurence, Et à toutes nos fantômes », puis Sylvia Plath en épigraphe: « Je suis cette demeure hantée par un cri. La nuit, ça claque des ailes ».
L’hystérie comme confiscation narrative
L’autrice vient traquer l’usage social du terme, sa fonction de fermeture. Elle part d’un fait : « Là où elle apparaît, là où son nom est prononcé, il y a une volonté de faire taire. C’est un mot piégé, qui nous monte aussi rapidement à la bouche qu’il referme celle des hystériques ». Et elle ajoute : « l’hystérie agit comme un parfait mécanisme de censure et d’autocensure ».
Cette idée, elle la rend concrète en nommant le système et les agents de la violence symbolique. « Car l’hystérie ne tombe pas du ciel et pour qu’il y ait hystérisation, il faut d’abord des hystériseurs ». On n’est pas hystérique, on est hystérisée, c’est-à-dire prise dans une chaîne où différentes institutions se passent le relais, et où la parole devient une matière suspecte qu’il faudrait filtrer, pour neutraliser.
Le livre s’inscrit alors dans une bataille pour l’histoire. Chanu cite Susan Saxe, qui joue sur “hystery/history” et appelle à « recréer toute cette histoire ». Elle convoque Elaine Showalter, qui formule la phrase-couteau: « L’hystérique est avant tout quelqu’un dont l’histoire est racontée par la science ». Tout est là : l’hystérie comme confiscation narrative, rouage d’un dispositif d’auteur.
Qui écrit la version finale ? Qui a le droit de dire ce qu’il s’est passé ? Qui décide si une femme a vécu un traumatisme, ou si elle théâtralise ?
Le livre donne un visage contemporain à cette confiscation avec l’histoire d’Alix que Pauline Chanu rencontre : selon l’époque, Alix aurait été prise en charge différemment, et le panel des réponses nous fait frissonner. Au XIXe siècle, on l’aurait exhibée à la Salpêtrière; ailleurs, un prêtre aurait parlé de « hystéro-démonomanie » et tenté un exorcisme ; des chirurgiens auraient proposé la clitoridectomie. Mais Alix, Chanu la rencontre en 2022, et son histoire, elle, se déroule de 2008 à 2014. Les siècles passent, la logique persiste.
La scène moderne, elle aussi, n’échappe pas à la mécanique hystérique, n’épargne pas les femmes. Après l’errance médicale, après l’épuisement, on lit un médecin généraliste lâcher : « Vous êtes hystérique, c’est écrit noir sur blanc dans votre dossier médical ». Se ferme l’espace des preuves sous l’égide du Saint-Diagnostic : le dossier, extension du médecin, a droit de parole.
Pour comprendre la violence du mot, Chanu remonte à la matrice historique du concept. La formule « tota mulier in utero » sert de clé de voûte. Elle cite Hippocrate décrivant la matrice qui se déplace et qui cause une suffocation subite, renversant les yeux, glaçant le corps, donnant à la femme l’apparence de l’épileptique. Et elle condense la logique antique: « Tota mulier in utero », « la femme est tout entière dans son utérus ».
Ce qui compte, et ce pourquoi compte ce livre, c’est de voir comment cette pensée fabrique une destination sociale : le corps féminin comme preuve permanente, l’utérus comme centre de gravité, la reproduction comme horizon implicite. Même lorsque le diagnostic sort officiellement de l’utérus au XIXe siècle, Chanu montre que la sortie est incomplète, que quelque chose reste coincé, et que les pratiques continuent de tirer les femmes vers cette assignation.
La métaphore-maîtresse du livre, celle de la maison hantée devient une théorie du pouvoir. Chanu rappelle l’étymologie : « Le mot “hanter” vient de la racine germanique “heim”, “maison”, qui a donné “home” en anglais ». Puis, elle résume le paradoxe de la violence en un axiome : « “maison hantée” est un pléonasme car seule la maison peut être hantée ».
En clair : on ne hante pas dans le vide. On hante dans l’espace domestique, dans la famille, dans l’intime, là où se fabriquent les secrets, les silences et les loyautés forcées. L’hystérie, dans ce livre, devient la manière dont une maison se referme sur une femme, comment un intérieur se transforme en dispositif de surveillance.
C’est pour cela que Chanu fait entrer, au cœur de son essai, la littérature gothique féministe, en particulier Le Papier peint jaune de Charlotte Perkins Gilman. Elle rappelle la mécanique : un mari médecin, le repos imposé, la chambre en haut de la maison, les barreaux, le lit cloué, le sol « griffé et raviné et laminé ». Et la phrase-sentence du mari: « Tu vas mieux, vraiment, ma chère, que tu t’en rendes compte ou non. Je suis médecin, ma chère, et je sais ».
Le papier peint devient alors l’image parfaite du diagnostic : une surface posée sur la réalité, qui bouge quand une femme veut sortir. Chanu cite le passage où la narratrice finit par arracher le papier peint et hurle: « Alors tu ne peux plus m’y enfermer ! ». La maison, ici, se fait équivalent romanesque du dossier médical, du cabinet, de l’hôpital, de toutes les pièces où une parole devient suspecte.
Mais la maison hantée est aussi une culture. Chanu relie la figure de la la folle dans le grenier à Jane Eyre et à l’archétype nommé par Gilbert et Gubar, puis cite Rochester présentant Bertha Mason: « Voilà mon épouse… Je n’ai pour femme que la folle là-haut ». Cette phrase résulte de la matrice imaginaire qui continue d’habiter notre manière de voir les femmes qui vacillent, celles qui se taisent, celles qui crient, celles qui insistent.
Une violence ordinaire et ordinarisée
Le livre est d’une précision féroce quand il aborde la clinique contemporaine, celle qui n’a plus besoin de dire le mot « hystérie » pour en reproduire la logique. Chanu cite Julia Legrand : « Ce non-diagnostic est d’autant plus terrible qu’il n’induit pas moins de contrôle sur les corps des patientes dont il décrédibilise pourtant les troubles ». Le paradoxe est là : le non-savoir inculque la surveillance qui prend la forme d’une violence ordinaire et ordinarisée.
Elle rapporte une scène saisissante via le journal de terrain d’Ivan Garrec, dans un hôpital de jour: une patiente fait des crises, le psychiatre demande si ce sont des vraies, parle de « pseudo-crises » et raconte une guérison par la contrainte : plaquée contre le mur par des infirmières, la patiente dit qu’elle n’en fera plus. Le passage est insoutenable parce qu’il rend visible une morale du symptôme : vrai ou faux, authenticité ou simulation, et donc mérite ou punition. Chanu souligne ce point : l’alternative s’organise « au prisme de l’alternative entre vérité et non-vérité des troubles », avec une dimension morale qui met en forme « une distinction entre authenticité et simulation, entre maladie et théâtre ».
Le livre montre aussi les métamorphoses du dispositif. Quand l’hystérie disparaît de la nosographie, elle réapparaît ailleurs, sous d’autres noms, parfois plus lourds encore. Chanu s’appuie sur des archives et sur l’histoire de la lobotomie. Elle cite des voix de patientes après opération, ces phrases brutes qui font éclater l’idée d’une médecine neutre : « Je n’avais pas tout compris sinon je ne me serais pas laissé faire. J’ai été coupée au-dessus. Je suis brisée. Je ne suis plus moi… Je suis une malade et non une folle ».

Elle rappelle aussi, via l’historien Hervé Guillemain, que la schizophrénie a été un diagnostic majoritairement féminin jusqu’aux années 1960, et qu’elle a pu recouvrir en partie l’hystérie au début du XXe siècle, avec des passerelles explicites, des dossiers où le « va-et-vient… est incessant ». La question est : qu’est-ce qu’on a fait à leurs récits, à leurs revendications, à leur désir d’indépendance ? Chanu cite Céline S. affrontant l’autorité psychiatrique : « Je suis docteur pour moi-même… Il faut me rendre mon corps. » Et, dans les dossiers de patientes lobotomisées, une image résume l’horreur : « On me défonce la matrice ». Le cerveau et l’utérus : deux portes différentes, qui enferment, depuis des siècles, des femmes dans la même maison.
Chanu ne laisse pas la psychanalyse hors champ, au contraire. Elle pointe un débat, un revirement, un risque politique : la reconnaissance du trauma. Elle cite un propos clinique qui dit la difficulté d’entendre l’horreur et la résistance d’une partie des psychanalystes à reconnaître le trauma réel. Puis elle élargit: « La reconnaissance du trauma est bien plus qu’un débat entre psychanalystes, c’est un projet de société ». Dans la même séquence, elle relie la question des mots à la question du pouvoir, en rappelant qu’aux États-Unis, dès janvier 2025, l’administration Trump s’est engagée dans la suppression et l’interdiction de certains termes dans des publications scientifiques, dont celui de « trauma ».
Et elle revient à la hantise, au sens psychanalytique cette fois, avec Abraham et Torok : le drame non su qui envahit, le secret qui se transmet, la phrase splendide et terrible : « Ce ne sont pas les trépassés qui viennent hanter mais les lacunes laissées par les secrets des autres ». Ce passage dit exactement ce que le livre fait : ouvrir les archives, faire remonter ce qui a été enfoui, rendre leur matérialité aux récits, pour que l’histoire cesse d’être racontée sans elles.
Suspecter la femme, blanchir le prédateur
Le livre se termine avec une montée de spectres. La culture populaire devient un terrain d’enquête : maisons hantées, greniers, figures de femmes revenantes, et la manière dont le récit dominant préfère croire à la folle plutôt qu’à la violence des hommes. Sur Mia Farrow, Chanu décrit une maison-mausolée, saturée d’archives familiales, comme si l’on avait voulu dire: « Voici nos vies désensevelies. » Elle cite Farrow: « Je vis ici depuis quarante ans… C’est de ma faute, j’ai introduit cet homme dans notre famille, dans cette maison ». Puis elle montre comment le mythe de la folie transmise de mère en fille l’emporte, parce qu’il colle à des rôles de cinéma, parce qu’il reconduit une facilité : suspecter la femme, blanchir le prédateur. Suspecter la femme pour blanchir le prédateur.
Chanu parvient à renverser la perspective, avec une série de questions qui sont, à elles seules, un acte de justice. Dans les fictions, dit-elle, la folle dans le grenier est souvent une femme victime de violences, séquestrée, incestée, assassinée, une « mal morte » à qui une autre femme offre enfin une sépulture. Alors pourquoi, demande Chanu, retenons-nous la folie des femmes plutôt que la violence des hommes ? Pourquoi redoutons-nous la déviance féminine plutôt que « les psychiatres avec leurs lobotomies et leurs électrochocs, les médecins avec leurs clitoridectomies et leurs hystérectomies » ?
La force de Sortir de la maison hantée est à plein d’endroits, mais là aussi : il ne réhabilite pas les femmes contre un diagnostic caricatural. Il change la focale, montre que l’hystérie est une technique historico-sociale, qu’il faut déshystériser l’histoire, cesser de faire passer une parole pour un bruit, une douleur pour une scène. Il faut entendre sa phrase centrale comme une thèse politique : « Il faut considérer que l’hystérie existe simplement parce qu’elle fait toujours des victimes ».
Dans ce livre, la « sortie » passe par celle du diagnostic hystérique : arracher le symptôme au regard qui le juge, pour apprendre à repérer ces hystériseurs. C’est rendre leurs mots aux fantômes, pour qu’ils cessent d’habiter nos dossiers comme une condamnation, et qu’ils redeviennent ce qu’ils n’auraient jamais dû cesser d’être : des preuves de vie.
Rédactrice : Diana Carneiro
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