Une pop qui s’écrit au présent
J’ai eu l’honneur, très récemment, d’assister au concert de Suzane et, à travers son show sur scène, de prendre la mesure de notre présent musical chanceux : d’avoir ces figures féminines pour nous aider à panser les failles contemporaines.
Puisqu’il faut choisir, mettons la lumière sur trois d’entre elles, femmes-autrices-musiciennes, qui font de notre monde une matière à composer, pour mieux penser : Theodora par la fulgurance des signes, Marguerite par l’hospitalité de la phrase, Suzane par la force de l’adresse.
Une même ligne féministe traverse ces œuvres : faire du corps un sujet, de la voix une autorité et de notre quotidien, parfois embourbé, un territoire politique. Cette pop travaille la langue comme une matière vive. Elle invente des formes de sororité qui circulent, et des refrains qui donnent du courage. Notre époque en ressort, nouvellement décrite, avec une allure, un intime, une justice, des mots d’ordre et de la douceur, pour mieux tenir debout dans ce monde actuel.
Theodora, couture sonore et pouvoir des images

Theodora avance à haute densité, avec son timbre tranchant, son rythme mobile, mais surtout avec ses formules qui claquent et se mémorisent comme des emblèmes. Le style déploie une grammaire marquante : des détails qui deviennent signifiants, des accélérations qui disent et qui exultent une liberté — et, en toile de fond, des silhouettes qui fabriquent un nouveau point de vue, celui d’une femme noire qui énonce la réalité de son vécu, mais pas seulement : celui des femmes aussi, autant qu’elles sont.
Un véritable phénomène, porté par un mélange d’influences allant du bouyon à l’amapiano, du drum’n’bass à la pop française.
Son geste féministe tient dans cette maîtrise de la surface : l’image sert d’outil d’écriture, et l’écriture sert d’outil d’existence. Dans un entretien, elle résume sa trajectoire par cette idée : « ma musique, c’est celle de toutes les diasporas » (Radio France). Son univers tient ensemble l’énergie de la fête, l’intelligence des codes, la puissance d’une présence choisie.
Marguerite, le “nous” à hauteur humaine

Marguerite entre par la phrase performatrice, celle qui ouvre autant qu’elle relie les âmes. « Les filles, les meufs » construit un pronom collectif et le rend habitable : la sororité en geste, le désir en évidence, et l’identité en mouvement comme force de stabilité. Le Monde parle d’une “sororité en refrains” et insiste sur son art de transformer le chant en espace commun, accessible et sensible à la fois.
Son EP grandir (sortie le 26 septembre 2025) prolonge cette esthétique de proximité : six titres, un récit de passages, des images domestiques qui deviennent des balises affectives.
Dans un entretien, Marguerite présente Les filles, les meufs comme un coming out bi, et parle d’affirmation de soi avec une douceur déterminée : la pop sert ici de lieu sûr, où l’on se reconnaît, où l’on respire et, peut-être, où l’on s’autorise à être soi, sans porosité.
Suzane, la pulsation comme acte féministe

Chez Suzane, la chanson est une adresse — à elle-même, au monde, aux femmes.
Je t’accuse parle à la justice et porte la parole des victimes de violences sexuelles et sexistes, avec une frontalité tenue par le rythme : l’électro sert de charpente, la voix garde la ligne, le texte avance comme un réquisitoire apaisé, qui pointe du doigt la société et l’invite, dans un mouvement d’éclosion, à se regarder en face pour faire exploser les violences et le système. La chanson accompagne une prise de parole, personnelle et collective, et présente le titre comme un exutoire.
Le clip est collectif, pensé comme une scène de visages et de témoignages qui s’entrechoquent autant qu’ils s’accompagnent vers la vérité. Et, nous l’espérons, vers la reconnaissance.
Pour ce faire, il est réalisé par Andréa Bescond, et rassemble des victimes connues et anonymes, en gros plan, face caméra : une mise en commun de la parole, une solidarité visible qui permet à la mémoire de s’écrire.
Cet élan s’inscrit dans Millénium présenté comme un disque qui explore les technologies et le lien humain-machine dans un monde ultra-connecté.
Trois manières, finalement, de transformer la pop en littérature immédiate : une langue qui se chante, une pensée qui se danse, une présence qui s’affirme au présent.
Rédactrice : Diana Carneiro
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