Valérie Donzelli

Un photographe à succès abandonne tout pour se consacrer à l’écriture, et découvre la pauvreté. Un film adapté du récit autobiographique éponyme de Frank Courtes, incarné magnifiquement par Bastien Bouillon.
Dans À pied d’œuvre, Valérie Donzelli filme la trajectoire d’un homme qui tente de rester fidèle à ce qu’il est, malgré la précarité, malgré le regard des autres, malgré les étiquettes que l’on colle trop vite sur les choix qui dérangent ou qui effraient.
Le film parle du désir de vie, de ce que signifie choisir, en l’occurrence une voie artistique, alors qu’elle ne garantit ni confort ni reconnaissance. Choisir de créer non pas pour correspondre à une attente, mais pour répondre à une nécessité. Chez la réalisatrice, la création n’est jamais un luxe : elle est un besoin vital, organique.
« Bastien Bouillon réussit à transmettre la force de la passion artistique, la folle détermination d’un homme qui ne saurait être autre chose qu’artiste. Virginie Ledoyen et André Marcon, en éditrice réaliste et père à l’inquiétude brutale, sont touchants de justesse. Sans colère ni prosélytisme, Valérie Donzelli traduit la stupeur, qui fut la mienne, de devenir pauvre quand rien ne vous y a préparé, et la volonté d’un homme qui ne cherche, au fond, qu’à se tenir à peu près droit dans un monde ébranlé par le cynisme et la négligence. »
Frank Courtes, auteur du roman À pied d’œuvre
La pauvreté sans pathos
Dans ce film, la précarité ne sert pas de décor misérabiliste mais de réalité quotidienne. Elle pèse sur les décisions de Paul, sur ses relations, sur l’estime qu’il a de lui. Il n’en fait jamais un étendard mais vit simplement avec, sans en tirer une gloire quelconque. C’est ainsi ; il a besoin de temps pour écrire, alors s’il doit pour cela être pauvre, il l’accepte avec humilité. Dans ce rôle, Bastien Bouillon est d’une sincérité bouleversante. Il ne joue pas la détresse, il ne force jamais l’émotion. Son interprétation donne au film sa chair et sa vérité. Il est un acteur à la grâce incontournable.

Rendre fier.ère
Au cœur du film tourne un moteur universel : le besoin de reconnaissance de la part de ses enfants, de ses parents. Qu’iels découvrent et apprécient (admirent ?) notre authenticité. Obtenir, ne serait-ce qu’un instant, ce regard, mais surtout ces mots, qui disent : je comprends ce que tu fais et je suis fier de toi.
C’est peut-être là la véritable pulsion de toute création. Impressionner, bouleverser, faire rire, provoquer une émotion chez ceux que l’on aime. Leur prouver que ce qu’ils ignoraient de nous est un mouvement qui se révèle et que nous sommes capables d’accoucher de beauté. Que ce besoin vital de créer est le désir profond d’être aimé pour notre liberté et notre volonté d’être nous-mêmes.
« J’avais envie de raconter un homme qui n’est pas dans une recherche de puissance.[…] il refuse d’être là où on lui demande d’être. À savoir être un homme blanc, père de famille, qui gagne de l’argent. C’est en cela qu’il dérange. »
Valérie Donzelli
Une mise en scène au plus près de l’âme
La mise en scène épouse cette quête d’authenticité. Les plans très rapprochés donnent l’impression troublante d’accéder aux pensées les plus profondes des personnages. Les visages deviennent des paysages intérieurs. Chaque hésitation, chaque espoir, chaque déception affleure à la surface.

Les instants qui semblent filmés en super 8 ainsi que les photos prises à l’Instamatic ou au Polaroid, constituent un contrepoint précieux. Ils figurent la vision du monde par Paul : ce qu’il voit, ce qu’il ressent, la matière brute qui va servir sa création. Ces images granuleuses ne sont pas un simple effet esthétique ; elles incarnent le regard d’un artiste en quête de sens, sa façon singulière de transformer le réel en fragments poétiques.
Avec À pied d’œuvre, Valérie Donzelli signe un film sur la fidélité à soi-même. Sur la difficulté d’assumer ses choix dans un monde prompt à juger. Sur la création comme acte d’amour, envers soi et envers ceux que l’on veut rendre fier.ères. Un film délicat et intense, qui rappelle que la plus grande richesse réside dans la capacité à rester aligné.e avec le désir de vivre et d’aller vers ce que l’on est, afin de le devenir pleinement.
Rédactrice : Véronique Gault
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