Le noir et blanc comme étendard

Présenté à la Mostra de Venise, ce vingt-quatrième long métrage est peut-être le plus ambitieux de François Ozon. Après Mon crime et Quand vient l’automne, il signe ici une adaptation fidèle du roman de Camus, où la lumière d’Alger devient le miroir aveuglant de l’indifférence.
À Alger, en 1938, Meursault, un homme d’une trentaine d’années, sans ambition particulière, assiste aux funérailles de sa mère sans laisser paraître la moindre émotion. Le lendemain, il retrouve Marie, une collègue de bureau, et débute une liaison avec elle. Sa routine quotidienne se poursuit jusqu’à ce que son voisin l’entraîne dans des histoires troubles. Cet enchaînement d’événements le conduira à un drame, sur une plage écrasée de soleil.
Un homme sans valeurs
Quatre-vingts ans après sa parution, L’Étranger n’a rien perdu de son mystère. On y voit un homme simple, Meursault, condamné non tant pour avoir tué un Arabe sur une plage que pour n’avoir pas pleuré à l’enterrement de sa mère. Un être qui maintient les émotions à distance, étranger à la morale, vide de tout désir de jugement. Il ne ment pas, ne justifie aucun acte. Il se limite à constater des faits, sans chercher à les analyser, quand d’autres réclament des explications, des remords ou des larmes.


On pense alors à Bartleby le scribe d’Herman Melville ou à l’homme sans qualités de Musil. Ces deux personnages, à l’instar de Meursault, réfutent toute valeur morale et se contentent d’être là, de vivre en attendant la mort. Tous trois sont indifférents au monde qui les entoure, dans une conception nihiliste qui remet en question l’existence d’un système de valeurs possédant une signification qui se voudrait supérieure et immuable. Tout comme Sisyphe1, ils sont des « héros de l’absurde ».
Un noir et blanc incandescent
François Ozon a choisi le noir et blanc comme s’il brandissait un drapeau. Cette absence de couleur révèle paradoxalement la lumière, ce soleil écrasant si bien décrit par Camus. Ce soleil qui se reflétera dans la lame du couteau lors de ce moment insensé qui modifiera le cours de la vie de Meursault. Ce même soleil qui fuite à travers les soupiraux de sa cellule et vers lequel il se tournera. C’est ici qu’est la force du réalisateur, celle de donner aux mots leur puissance romanesque en les révélant à la perfection par l’image. Chez Ozon, le noir et blanc devient matière dramatique, rendant le monde à la fois tangible et irréel. Il exalte la lumière et la mise en scène fait de ce contraste un élément incontournable du film.

Une performance d’acteurs remarquabre
Trois interprètes se distinguent particulièrement. Le premier, Benjamin Voisin (Meursault), pour la sobriété de son jeu et son quasi-monologue d’une intensité rare face au prêtre, en parfait contraste avec la retenue des mots du personnage jusque-là. À ses côtés, Pierre Lottin campe un Raymond Sintes d’une brutalité triviale, incarnation d’une virilité toxique typique d’une époque (pas tout à fait) révolue. Quant à Denis Lavant, il bouleverse en Salamano, vieil homme abîmé, à la fois repoussant, violent et fragile, si crédible qu’on peine à le reconnaître sous les tics et les spasmes.
À travers Meursault, Ozon ne filme pas seulement l’indifférence d’un homme, mais celle de l’humanité tout entière. « Nous sommes tous coupables et nous mourrons tous » : Meursault ne vibre alors que dans les instants précédant sa mort, quand la peur, enfin, lui rappelle qu’il est vivant alors que le prêtre, en voulant lui faire admettre sa culpabilité par le regret et la rédemption, tente d’étouffer ce sursaut. Dans cette tension entre lumière et néant, entre indifférence et silence, Ozon redonne au roman sa force primitive : celle d’une vérité nue, implacable, celle de vies brûlées par le soleil d’Alger.
1Le mythe de Sisyphe / Albert Camus
Crédit photos : Gaumont
Rédacteur : Tom Shepard
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