Akinola Davies Jr
Devenir père au milieu du chaos

Couronné du titre de meilleur premier film aux Bafta 2026 et d’une mention spéciale pour la Caméra d’Or du Festival de Cannes 2025, Un jour avec mon père (My Father’s Shadow), suit deux frères, Remi et Akin, à Lagos en compagnie de Folarin, leur père, venu chercher un salaire qu’il attend depuis des semaines. Au fil de cette journée, entre découverte de cet homme dont ils ignorent à peu près tout et une ville sous l’emprise de l’armée, les enfants comprennent peu à peu qui est vraiment leur père.
Le contexte historique
L’action se déroule le 12 juin 1993. Alors que le Nigeria est aux mains des militaires, l’élection présidentielle est remportée par Moshood Abiola, alias MKO, un homme d’affaires très populaire auprès de la population nigérianne pour ses œuvres philanthropiques. L’annulation de cette élection par le général Ibrahim Babangida – sous de sombres prétextes d’irrégularités – provoque colère, manifestations et instabilité dans tout le pays. La crise politique qui s’ensuit ouvre une période de transition chaotique, avant l’instauration d’une dictature militaire plus répressive que jamais à la fin de l’année 1993.
À plusieurs reprises, le film fait référence – au travers de coupures de presse datées de quelques jours avant l’élection – à la violence exercée à Bonny Camp, une base militaire proche de Lagos. Plusieurs manifestants y furent tués à proximité par l’armée, qui nia toute implication.

« Je m’attelle toujours à un projet en me disant ‘et si c’était la dernière chose que je faisais de ma vie ? » Akinola Davis Jr
Dans Un jour avec mon père, le regard se place d’emblée à hauteur d’enfants. Ce choix de mise en scène conditionne toute la perception du récit, filtrant la complexité du monde à travers une sensibilité en construction. Les événements s’y enchaînent sans toujours livrer leurs clés, comme autant de fragments d’une réalité que les fils de Folarin peinent à comprendre. À mesure que la journée avance, plusieurs questions émergent et s’entrelacent.
La paternité
Cette question est au centre du film, elle en est la quintessence : qu’est-ce qu’être un père ? Quelle place occupe-t-on quand les certitudes se figent ? Est-ce que la paternité ne consiste qu’à nourrir et à veiller à l’éducation de ses enfants ? Au cours de cette journée, Folarin en fera l’expérience, et va, pas à pas, privilégier la relation affective avec ses fils.
La scène où plusieurs hommes se précipitent sur la plage pour découper la chair d’une baleine échouée, reflète ce besoin viscéral, et combien compréhensif, de nourrir sa famille. Survenant alors que Folarin joue avec ses enfants, se livre sur ses sentiments et sur sa vie, cette ruée vers la nourriture montre à quel point les deux formes de relations familiales sont en scission.
« Au cours du récit, Folarin cherche à affirmer une forme de masculinité, mais il ne cesse de se heurter à des obstacles. Il tente de jouer à l’homme viril devant ses enfants qui s’en fichent pas mal et qui sont seulement heureux de passer la journée avec lui. » Akinola Davis Jr
Le monde des adultes
Le film explore également la distance entre le monde des enfants et celui des adultes. Là où les seconds évoluent dans un espace de tensions et de décisions opaques, Remi et Akin tentent de recomposer du sens à partir de bribes, d’attitudes, d’émotions perçues. Cette confrontation fait naître un trouble profond : celui de découvrir que le monde n’est ni stable ni lisible, mais mouvant, parfois incohérent, et dans le cas présent, violent. Passer du cocon maternel à l’environnement où évolue leur père lorsqu’il s’absente, leur pose inévitablement question et pèse dans la balance de l’univers familial.

L’expression des sentiments
Les émotions affleurent, mais peinent à se dire. Folarin n’y est pas habitué et a des difficultés à se dévoiler jusqu’à, non pas « comprendre » puisque cette journée est une succession de moments qui ne sont pas prémédités, mais à « découvrir » qu’il est plus proche de ses fils lorsqu’il s’abandonne à eux et que c’est cette relation qui lui manque. Les enfants, eux, cherchent à nommer, à saisir, à ressentir sans filtre. Ils sont le moteur qui va faire que Folarin sera un père à part entière.
La mise en scène
Une captation à hauteur d’enfants, donc. Remi et Akin regardent, d’en bas, le ciel et les oiseaux. À Lagos, ville vivante et vibrante, ils observent, cette fois-ci, toujours d’en bas, les adultes. Jusqu’à cette scène de la plage où, avec leur père, ils sont enfin à la même hauteur, que ce soit dans la mer ou assis sur le sable. L’équilibre de la relation affective est rétablie.
Quant aux scènes de ville, Wale Davies, qui a co-écrit le scenario avec son frère, se souvient que lorsqu’il était enfant à Lagos et qu’il regardait par la fenêtre, il avait l’impression de visualiser des « petites scènes de films » dans la vivacité des mouvements quotidiens de la rue, des gens qui y circulaient. Ainsi, cette ville devient un personnage du film à part entière.

« Les êtres humains sont toujours un mélange de choses contradictoires. Nous sommes le fruit de nos aspirations, de nos rêves, de nos idées, de notre éducation familiale, de notre héritage, de notre culture, de nos traditions. » Wale Davies
Dans cette ville tumultueuse, dans ce monde extérieur que les enfants découvrent, tout se bouscule dans une forme de maelström où les repères se dérobent. Pris dans ce flux, Remi et Akin tentent de relier les points, de donner une cohérence à ce qu’ils vivent. C’est peut-être là que réside la force du film : dans cette tentative fragile, jamais maladroite, profondément humaine, d’appréhender le monde de deux petits garçons qui découvrent que celui de leur père vacille.
Titre original : My Father’s Shadow
Réalisation : Akinola Davies Jr
Scénario : Wale Davies, Akinola Davies Jr
Distribution : Sope Dirisu (Folarin) – Chibuike Marvellous Egbo (Remi) – Godwin Egbo (Akin)
Rédactrice : Alice Desmougins
Laisser un commentaire