Séverine Daucourt – Dalva éditions
Le Monsieur : contre mots et marées

Imaginez une rébellion née au bord de l’eau et transformée en raz-de-marée littéraire. Dans Le Monsieur (éditions Dalva), Séverine Daucourt – qui cumule avec aisance les casquettes de poétesse, traductrice d’islandais, performeuse et psychologue clinicienne (ce qui explique sans doute ses aptitudes à psychanalyser une chimère de baignoire) – nous plonge dans le vertige d’une traductrice qui s’isole du monde pour vivre une histoire silencieuse et dévorante avec un étrange « cheval de mer ». Un premier roman réjouissant qui tape sur le patriarcat à grands coups de nageoires et prouve que les mots ont un sacré pouvoir d’éclaboussure.
Nous y suivons la trajectoire d’une traductrice quinquagénaire dont la vie, en apparence figée dans une forme de résignation mélancolique, se trouve fracturée puis magnifiée par une rencontre défiant la taxinomie du réel. Lors d’une résidence d’écriture en lisière de la rivière Déni – un nom de cours d’eau qui annonce d’emblée la dimension psychologique du récit –, la narratrice découvre une créature insaisissable, mi-cheval mi-poisson. Cet être, ramené secrètement dans un « immense couscoussier » puis abrité dans une baignoire avant d’être relâché dans la mare de son jardin , sera baptisé « Le Monsieur ».
Un bien étrange « petit » être
Surgi des eaux de la Mellose comme un mystère taxinomique, Le Monsieur est d’abord perçu comme un « bébé chimère », une créature hybride possédant une tête équine montée sur un corps aux proportions singulières, avec des yeux globuleux et orientables. Ce petit être, initialement de la taille d’un chaton, connaît une croissance fulgurante, se métamorphosant rapidement en un adolescent musclé à la peau visqueuse, dont l’aura magnétique irradie une chaleur calorifique capable de « dégivrer » les tensions de celle qui l’accueille. Bien qu’il reste muet, Monsieur habite le silence par un « paysage sonnant » composé de hennissements tendres, de cliquetis et de murmures gutturaux, s’affirmant comme un interlocuteur attentionné à l’intelligence retenue. Entre l’étalon sauvage et l’hippocampe mythologique, il incarne une altérité radicale — à la fois « puissant et fragile » — capable de renverser les lois immuables de la nature par sa seule existence méditative dans l’onde.
Finalement, il est une figure psychopompe qui, après avoir offert un « don de vérité », finit par se fossiliser dans l’esprit de la narratrice comme un « Monsieur cristallisé ».
Il faut avouer qu’entre un quinquagénaire aigri et un homme-poisson muet dans un couscoussier… le choix est vite fait.
« La situation, mais aussi l’animal, étaient littéralement sans queue ni tête. Je ne comprenais rien, hormis que ma trouvaille avait l’air ravie d’avoir été capturée et se laissait observer dans le plus grand calme. À la regarder encore, il m’apparut qu’elle ressemblait à un hippocampe, en plus grand, plus replet, un alevin géant, un mini-poulain aux insolites relents de mythologie. »
Miroirs et mâles en mal
On le sait maintenant, la société patriarcale et capitaliste tend à organiser l’obsolescence programmée des femmes passé le cap de la cinquantaine, les invisibilisant sur le grand marché des corps.
La narratrice, qui n’y a définitivement pas échappé, dresse le constat de cette asymétrie. Elle observe ses contemporains masculins, ces hommes « mûrs et disponibles » qui se révèlent souvent porteurs d’« immaturité, perversion, surendettement, aigreur » ou qui s’avèrent être des « réactionnaires ». Elle fustige cette dynamique où les hommes de son âge cherchent, auprès de femmes plus jeunes, un « miroir d’éternité » , perpétuant ainsi une validation narcissique dont elle refuse d’être l’instrument. Et on la comprend.
Plutôt que de se soumettre aux algorithmes des sites de rencontres – ces « cyberespaces cosmiques » où chacun poursuit une quête sans objet –, la narratrice choisit la désertion.
Ce retrait est un acte de souveraineté. Elle affirme haut et fort : « Non, je ne suis pas périmée ». L’apparition du Monsieur vient pulvériser l’économie du désir humain. Sous le regard de cet animal (un « œil gauche amoureux, le droit regardant mon corps, enflammé » ), la protagoniste échappe définitivement au male gaze, ce regard masculin normatif et évaluateur. Le Monsieur s’en fout bien volontiers des rides, de la taille devenue « ample ». Il offre une attention pure, une « compassion bénévole » qui réveille une libido que la narratrice croyait dissipée par les « discours terrifiants », et bien déprimants, sur la périménopause.
Le féminisme de l’œuvre réside ici dans cette restauration d’un désir féminin autonome, puissant, qui n’a plus besoin de la validation d’un partenaire humain pour s’embraser. L’érotisme inter-espèces devient l’allégorie d’une sexualité réappropriée, libérée de toute dynamique de pouvoir et de domination. Et ça fait du bien.

Faire corps avec la langue
Le cheminement intime de la protagoniste est indissociable de son rapport au langage.
En tant que traductrice, elle évolue dans une profession qui exige l’effacement absolu. Son travail consiste à se glisser dans la peau des autres, à prêter sa plume pour transposer des œuvres étrangères, allant parfois jusqu’à « oublier ma propre langue : voilà pour quoi je suis payée ». Cette invisibilité professionnelle n’est que le reflet d’une invisibilité existentielle plus vaste. Traduire, pour elle, signifie avancer « masquée dans la jungle des phrases » , une tâche où elle peut laisser sa trace dans la réorganisation syntaxique, mais où elle n’est jamais à l’origine de l’énonciation.
Le texte diagnostique la « maladie du respect ». À force de se frotter aux textes des autres, de se soumettre à la grandeur supposée des auteurs qu’elle transpose, elle a développé une inhibition, une sacralisation de la littérature qui l’empêche de faire émerger sa propre voix. Ses tentatives d’écriture personnelle avortent ; ses pensées sont des « germes » qu’elle mastique en vain, des « écosses desséchées ». La crise qu’elle traverse est donc fondamentalement une crise de la parole : comment dire « je » quand on a passé sa vie à formuler le « il » ou le « elle » ?
Mais ce roman met en scène le langage comme une matière organique. Certains passages décrivent littéralement une écriture non verbale : « Il écrivait ses sensations dans les plis de l’eau ». La narratrice lit le monde comme un texte mouvant, et le texte, en retour, prend des qualités physiques (pli, ride, profondeur).
Le point culminant de cette corporéité langagière est l’épisode de la logorrhée. La narratrice écrit : « je me mis à crier… en langue du corps », puis le texte bascule dans une phrase-houle, une coulée de mots soudés par des tirets, sans respiration classique. La forme devient signification : sa rage casse la grammaire, impose une prosodie d’apnée, une diction impossible. La langue se venge d’avoir été trop tenue, trop civilisée peut-être ?
« Dans ma logorrhée, je l’entreprenais tout en désenfouissant ma vérité ». Les mots sont décrits comme des choses qu’on attrape et qui se déversent. Le roman donne au langage la violence d’un liquide et l’ambivalence d’une menace : les mots peuvent persécuter mais on peut aussi tenter de les assembler.
Le roman fabrique aussi une poésie de l’auto-adresse. Quand la narratrice affirme : « Je ne voulais pas jouir, je voulais une phrase », elle pose une hiérarchie singulière : la phrase comme forme supérieure du plaisir, la phrase comme prise de sens sur le débordement. Dans cet univers, la phrase apparaît comme un acte de souveraineté : une manière de ne pas être seulement traversée, mais de traverser à son tour.
Enfin, le texte invente des langues métaphoriques qui sont des positions éthiques. Sur une page qui fait pivot, la narratrice convoque « la langue de miroir » et fait parler le reflet comme un oracle : « Le corps ne se rencontre qu’une fois qu’il se rend compte qu’il n’a pas de comptes à rendre ». On lit ici une poétique du vieillissement et de l’affranchissement : rencontrer son corps, c’est le rencontrer quand il cesse d’être un objet social à justifier. Ce langage est une libération.
Eau les corps !
Le lien entre féminité et nature se construit dans l’eau. Le début pose une météo qui agit sur le corps : pluie, jours courts, saison « en avance ». Plus tard, la mare devient une expérience somatique et mentale : « Dans la mare, c’était toujours le printemps ». Cette phrase dit une stabilité paradoxale : dehors, l’année tourne ; dans l’eau naît la persistance et la protection. Le roman associe alors nature et capacité à supporter l’existence : « La futilité de la vie a été bien plus supportable avec la présence de Monsieur… ». L’eau offre un régime de perception moins agressif, moins socialisé, centré sur la sensation et la répétition des gestes.
Ce lien nature/féminité se lit aussi dans le regard porté sur les figures mythiques. Ondine, figure mythique féminine des eaux qui traverse l’imaginaire du début du roman, fascine parce qu’elle console, puis la narratrice voit ce que ces fonctions supposent : porter le monde, le sauver, faire tenir les contradictions de la féminité. Le roman rend ainsi visibles deux mouvements : une attirance vers la puissance féminine associée aux eaux, puis une résistance contre les attentes que cette puissance entraîne.
Le livre travaille finalement une écologie de l’attention : herbes, reflets, frissons de l’eau, petites branches. Cette attention est une éthique de la réparation : elle revient au présent, au sensible, à une temporalité moins narrative, faite de variations. L’écriture épouse ce régime : images brèves, notations, incises, phrases qui se resserrent ; un roman sans nul doute habité par le travail poétique du mot.
Comment donc survivre à l’absolu ? Comment revenir au monde après avoir connu la fusion avec une chimère ? Pour le découvrir, lisez Le Monsieur et jetez-vous à l’eau.
Rédactrice : Diana Carneiro
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