Dios et Florida

Ivy Pochoda – éditions Globe

Dios et Florida est un roman que l’on referme avec une impression étrange. Celle d’un livre qui, sur le moment, laisse à distance, voire agace, mais qui continue de travailler après coup.
Le premier sentiment est celui d’un rejet. Difficile d’éprouver quoi que ce soit pour Dios, personnage dont la fureur entièrement tournée vers la vengeance et le besoin de convaincre Florida de sa propre violence, finit par la rendre abstraite, et surtout haïssable. Elle tue, elle juge, elle tranche, et cette radicalité empêche toute empathie. Là où l’on pourrait attendre une complexité morale, on ne trouve qu’une colère qui sature le récit.

Peut-on être en colère sans être violent.e ?

Ce type de comportement peut-il être légitimé par la condition de celle ou celui qui l’exerce ? En d’autres termes, être une femme suffit-il à justifier la violence lorsque celle qu’elle a subi nécessite réparation ? La quatrième de couverture évoque « une violence que la société leur refuse » : on serait tenté de répondre : heureusement, car pourquoi vouloir reproduire ce que le masculinisme a de plus problématique, cette brutalité qu’il revendique et exhibe comme le phallus ridicule de son prétendu pouvoir ?


Femme fragile, dieu vengeur et mère protectrice

Le roman met en scène trois figures féminines presque allégoriques. Florida, blonde et solaire, incarne une image de la femme façonnée par le regard masculin, séduisante, vulnérable, presque enfermée dans ce rôle. Dios, dont le nom dit tout, se rêve en divinité vengeresse, toute-puissante et punitive, alors qu’elle n’est qu’aigreur. Et puis il y a Lobos, la louve, qui est peut-être la seule à échapper à cette logique de domination : elle protège, elle veille sur les plus fragiles, comme la louve du Capitole, la mère adoptive de Remus et Romulus.
Au centre, Kace, narratrice traversée de voix, consigne et retranscrit. Elle dit d’elle-même qu’elle est une collectionneuse d’histoires, « une satanée bibliothèque ». Elle est celle qui témoigne. Moins qu’un personnage à part entière, elle est une chambre d’écho où se déploient les discours des unes et des autres.


Une mise en scène théâtrale

Dios et Florida est avant tout un texte de paroles cristallisées. Plus qu’un roman, il ressemble à une pièce de théâtre : les dialogues sont construits de façon cadrée, sans aspérités, faisant abstraction de toute caractéristique humaine. Chaque réplique semble pensée comme une construction philosophique, au risque de perdre son aspect naturel. Le contraste est frappant avec le décor et les situations qui, elleux, sont ancré.es dans la réalité.
On ne peut s’empêcher de comparer ce roman avec Ces femmes-là, de la même autrice, qui imposait une voix nouvelle et fulgurante dans le roman noir contemporain féministe. Ici, l’attente joue sans doute contre le livre. Moins incarné, plus conceptuel, il laisse une impression de décalage avec une authenticité qui lui fait parfois défaut.


Et pourtant, une fois refermé, quelque chose persiste. Non pas l’attachement, quasiment impossible, aux personnages (On est loin de Thelma et Louise, contrairement à ce qui est annoncé), mais les questions qu’elle soulève. Les femmes doivent-elles, pour prouver qu’elles aussi sont sujettes à la colère, se fondre dans le moule des dérives masculinistes et gonfler ainsi la population carcérale, alors que celle-ci est composée en très grande majorité d’hommes ?
Un roman parfois irritant, mais loin d’être insignifiant.



Rédactrice Victoire Pigaglio

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