La corde au cou

Gus Van Sant

Le 8 février 1977 à Indianapolis, ruiné à la suite d’un emprunt qui a fait basculer sa vie, Tony Kiritsis prend en otage Richard Hall, le fils d’un courtier richissime qu’il tient pour responsable de sa chute. Sa demande de réparation : cinq millions de dollars et des excuses. Pendant 63 heures, la prise d’otage se déroule sous l’œil des caméras de télévisions locales, puis nationales. Le pays tout entier se passionne pour cette affaire : Tony Kiritsis est-il un criminel ou un homme violenté en quête de justice ?

La Corde au cou de Gus Van Sant est entièrement bâti sur un ressort politique qui pose le problème des mécanismes contemporains de la violence sociale et des armes pour la combattre. Par « violence sociale », entendons violence des protagonistes des puissances financières sur ceux qui n’ont que des supplications à leur opposer. Violence qui se caractérise par la paupérisation d’une population déjà affaiblie.
Le récit progresse sur un montage pulsatile. Tony apparaît comme un homme déterminé à réclamer une justice face à un acte qu’il juge crapuleux. S’en suit un huit-clos de trois jours entre lui et son otage dans un appartement piégé de telle sorte qu’aucune libération par la force n’est possible. Si ses revendications financières sont prétendument acceptées, il en est autrement pour les excuses.

« Quand nous avons démarré le tournage, en novembre 2024, il y a eu d’étranges parallèles entre le sujet que nous tournions et des événements en train de se dérouler. Cela a rendu notre film à la fois pertinent et inconfortable. C’est un film sur la colère et l’impuissance. C’est un film d’époque qui parle d’aujourd’hui. » Gus Van Sant

Le courtier incarne un capitalisme dénué de toute considération sociale. Al Pacino campe un homme d’affaires prêt à tout pour préserver son système frauduleux, quitte à sacrifier son propre fils plutôt que d’admettre sa faute. Il est convaincu qu’il n’est en rien coupable de quoi que ce soit et que seul Tony doit porter la responsabilité de l’événement. Cette radicalité donne au film une tension tragique : il s’agit d’un affrontement entre deux visions du monde : celle de l’argent roi, et celle de la dignité humaine. L’un.e comme l’autre sont prêt.es, dans ce cas précis, à un comportement extrême identique : sacrifier un être humain. En l’espèce, la prise d’otage est double : Richard est pris entre le feu de son kidnappeur et celui de son père qui lui refuse toute aide. Face à cet homme à l’attitude nonchalante, détaché de tout sentiment, la présence de Tony apporte une énergie brute et son personnage devient le vecteur d’une colère sociale qui dépasse le cadre individuel.

Deux personnages « secondaires » revêtent un caractère primordial : D’un côté la journaliste locale, trop souvent reléguée à la périphérie des salles de rédaction du fait de son sexe et de la couleur de sa peau, trouve ici l’occasion de traiter un sujet qui la change des « chiens écrasés » qu’on lui réserve,et de prendre ainsi une revanche qu’elle attend depuis longtemps. Quant au DJ, Fred Temple, il incarne celui qui porte la voix du peuple dans une émission radiophonique à grande audience. Tony exige de lui parler pour faire entendre son histoire. C’est peut-être dans ces deux personnages, relais de cette injustice sociale, que se trouve la véritable arme salvatrice.

La Corde au cou est une diatribe anti-capitaliste d’une efficacité redoutable. Le film ne cherche pas à justifier la violence — la prise d’otage, la menace, le mépris, l’indifférence — mais il en explore les racines. Il met en lumière une question dérangeante : que reste-t-il comme armes à ceux qui subissent les violences économiques et sociales ?


C’est là toute la force du film : même en rejetant les actes des protagonistes, le spectateur ne peut s’empêcher de ressentir une forme de satisfaction face au dénouement. Cette réaction est précisément ce que cherche Van Sant ; il nous place face à nos propres contradictions, entre morale et désir de réparation. En s’appuyant sur une histoire vraie, le réalisateur ne livre pas seulement un thriller haletant, il propose une réflexion politique sur notre époque, où la violence est, in fine, toujours là où on l’attend : dans les mains des « puissants », provoquant ainsi celle des oublié.es d’une idéologie dominante de marché.

Titre original : Dead man’wire
Distribution : Bill Skarsgård  : Tony Kiritsis Dacre Montgomery  : Richard Hall – Colman Domingo  : Fred Temple – Cary Elwes  : détective Michael Grable – Al Pacino
 : M. L. Hall – John Robinson  : John le caméraman – Myha’la Herrold  : Linda Page –
Kelly Lynch  : Mabel Hall – Todd Gable : chef Gallagher – Jordan Claire Robbins : Doreen – Neil Mulac : Patrick Mullaney – Michael Ashcraft : George Martz – Maresha Robinson : la femme de Fred – Mark Helms : Frank Love – Neil Mulac : agent Patrick Mullaney – Daniel R. Hill : Jimmy Kiritsis
© ARP – Stefania Rosini SMPSP



Rédacteur : Raoul Tabille

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