Le garçon le plus triste du monde

Martin NadalThéâtre du Chariot – Paris

Dans cette performance artistique et théâtrale remarquable, le metteur en scène, comédien et dramaturge, Martin Nadal, incarne la vie de Nathan, un jeune modèle vivant en quête d’idéal. De ses premières fois aux Beaux-arts de Berlin à l’atelier d’un peintre italien où il pose en martyr chrétien, le protagoniste prend une revanche sur le mépris, le silence et l’immobilité induits par son travail. Grâce à la création et l’interprétation de profonds personnages, Martin Nadal aborde la question de la représentation et de l’objectivation d’un jeune corps soumis au regard d’une figure d’autorité. Cette fiction, inspirée de son histoire personnelle et de témoignages de professionnels du métier, sera jouée au théâtre du Chariot du 4 au 19 mai 2026, à Paris.


Une pièce de théâtre performative

Dès les premières minutes, la pièce de théâtre confronte le public à la complexité de sa position : est-il simple spectateur ou doit-il lui aussi entrer en action? Simplement vêtu du masque conçu par Lydia Sevette, Nathan enchaîne des poses et tente de satisfaire les attentes du public, à ce moment encore considéré comme un groupe d’étudiants en art. Bien adapté à son environnement, Nathan se présente au début comme une bella figura. Il reste très poli, drôle et soucieux de bien faire son travail, mais un malaise s’installe : pourquoi personne ne le dessine? Face à ces étudiants passifs, Nathan finit par perdre patience. Il montre différentes facettes de sa personnalité et semble même approcher dangereusement de la psychose en parlant à des étudiants que lui seul est capable de voir. Troublé par ce personnage, le public reprendra cependant très vite sa place de spectateur. En effet, en un peu plus d’une heure, Martin Nadal interprétera Nathan — qui s’impose aussi comme chanteur et animateur farfelu — et d’autres personnages bien définis, comme le professeur de dessin berlinois, Micha, plein de mépris et d’arrogance, ou encore le peintre italien, un artiste talentueux qui réussira à convaincre le modèle de poser pour lui à Rome.

Étant «à deux doigts de trouver son Saint Sébastien», cette expérience ne sera pas seulement bénéfique pour l’artiste italien : par sa dévotion et son esprit ardent, la foi inconditionnelle de Saint Sébastien se révèle aussi chez Nathan, qui transforme ses souffrances physiques et psychiques en une épreuve à l’origine d’une métamorphose salutaire. Faisant face aux tourments avec grandeur, courage et honnêteté, Nathan rappelle ainsi la valeur et l’honneur du sens du devoir, si cher au martyr chrétien. Forgé par cette expérience bouleversante, le modèle vivant comprendra la puissance de son métier et pourra ainsi se réapproprier son corps et son image.


L’objectivation du corps par une figure d’autorité

Deux vidéos, projetées sur une peinture du martyr chrétien de Nicolas Régnier (1591–1667) en arrière scène, mettent en exergue les conséquences d’un regard objectivant et déshumanisant d’une figure d’autorité sur une personne en construction. La première vidéo est autobiographique et met en scène le dramaturge, Martin Nadal, encore adolescent, s’amusant à filmer son corps en pleine transition avec une amie. Après cet instant de légèreté et d’innocence, on assiste à la diffusion d’une partie du casting du célèbre film franco-italien Mort à Venise (1971) de Luchino Visconti. Cette fois, la vidéo expose le regard objectivant d’une figure d’autorité sur un jeune homme du même âge, Björn Andrésen, alors âgé de quatorze ans. Surnommé « le garçon le plus beau du monde », la trajectoire de vie de ces deux jeunes hommes résonne profondément : plongés dans la dépression et l’addiction, ces histoires dévoilent avec brio comment l’objectivation du corps et la manipulation de notre image avant notre vie d’adulte peuvent être à l’origine d’une fragilité psychique.


Le pouvoir de la représentation artistique

À l’image de Narcisse découvrant son reflet dans l’eau naturelle d’un étang, Björn Andrésen et Nathan découvrent la vérité de leur propre image dans l’œuvre d’un brillant artiste. Ceci n’est pas sans rappeler le célèbre roman d’Oscar Wilde, Le Portrait de Dorian Gray, rédigé en 1890, dans lequel «Dorian» — dont le nom avait été choisi pour faire référence à l’Hellénisme — symbolisait la foi en l’idéal artistique. À la manière de Dorian, Nathan et Björn Andrésen semblent eux aussi éprouver cette
violente désillusion possible à tout être humain en quête d’idéal esthétique et artistique. Impressionnés par la perfection physique, les artistes virtuoses comme
Basil Hallward, le peintre italien ou le réalisateur Luchino Visconti ont la force et le pouvoir de bouleverser des vies, de signer malgré eux le début de la décadence, comme celle des jeunes Dorian et Björn, mais ils peuvent aussi être à l’origine d’un réveil décisif et d’une reconstruction de soi, comme celle inspirée par le peintre italien à Nathan. Si Dorian Gray, au constat de ses propres vices et de sa médiocrité, se détruit lui-même en poignardant le tableau, Nathan lui, prend conscience de sa valeur à la vue de l’accomplissement artistique inspiré par l’image qui émane de son être. Un processus est alors enclenché, il détache des parties de lui-même, il fait face à son masque, symbolisant à la fois la possible réparation de son image et le potentiel accomplissement de son être.


Plutôt que de subir les poses et rôles auxquels on voudrait l’assigner, Nathan parvient ainsi à reprendre le pouvoir sur son image et sur l’idéal qu’il s’était imaginé, à s’émanciper du regard qu’on pose sur lui et à s’interroger sur les causes de son rapport éteint et distancié à la réalité. Confronté à la violence d’un regard parfois réifiant, Nathan travaille avec humour à donner du sens à une expérience vécue parfois douloureusement, cherchant par les mots à dégager des espaces de fantaisie et de liberté, afin de se défaire de l’image de jeune éphèbe dans lequel on a voulu l’enfermer.


Crédit photos : Hélène Souillard

Théâtre du Chariot – 77 rue de Montreuil – 75011 Paris
Représentations les lundi 4 mai, mardi 5 mai, mardi 12 mai, lundi 18 mai et mardi 19 mai, à 21 heures.
Tous publics à partir de 14 ans

Texte, mise en scène et jeu : Martin Nadal
Collaborateurs artistiques : Zoé Guillemaud, Samuel Petit et Clarisse Fougera
Regard chorégraphique : Élise Roy
Regard dramaturgique : Julia Malye
Création lumière : Mona Marzaq
Création sonore : Guillaume Verdegay, Marjorie Barré et Anna Rohmer
Scénographie et costumes : Martin Nadal et Eléna Thiébaut
Masque : Lydia Sevette
Création graphique : Aron Wouters
Soutiens et résidences : Les Laboratoires vivants – théâtre Francine Vasse (Nantes), Les Fabriques (Nantes), Arzon événements (Arzon), Théâtre des Bains-douches (Le Havre), Centre culturel L’Hermine (Sarzeau), Théâtre de la Reine Blanche (Paris), CND (Pantin), Monbijou Theater (Berlin)
Production : La mauvaise passe


Rédactrice : Clarisse Fougera

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