L’Être aimé

Rodrigo Serogoyen

Réalisateur aussi admiré pour son œuvre que redouté pour ses débordements, Esteban Martínez entreprend le tournage d’un nouveau film, Desierto, un drame romantique situé dans le Sahara occidental des années 1930. Il choisit d’y faire jouer sa fille Emilia, qu’il n’a pas vue depuis longtemps, sous couvert de relancer sa carrière. Réuni.es sur le plateau, à Fuerteventura, aux Canaries, père et fille tentent de se redécouvrir alors que ressurgissent les blessures, les non-dits et les tensions enfoui.es depuis longtemps.

Ce que l’amour veut dire

Le nouveau film de Rodrigo Sorogoyen explore les territoires mouvants de l’amour filial, de la culpabilité et des blessures qu’on transporte, mais également celle de la figure paternelle toute puissante, de cette assurance masculine qui s’autorise des comportements autoritaires et violents. Avec L’Être aimé, le cinéaste espagnol signe un drame d’une grande densité émotionnelle où les deux protagonistes, presque étrangers l’un à l’autre, semblent porter une histoire qui leur est impossible à formuler. Ici, le film ne surligne pas les enjeux, n’explique pas les relations. À l’instar des personnages, il faut avancer à tâtons, saisir les tensions qu’il va falloir dénouer.


Mise en scène des failles et des ruptures

Les séquences alternent entre différentes textures d’image : numérique, noir et blanc, 16 mm. Rodrigo Sorogoyen utilise ces différences comme des secousses, vacillant au rythme de celles qui traversent la relation entre Esteban et Emilia. La forme devient alors le prolongement direct des tensions intérieures, comme une contamination émotionnelle de l’image. Ces ruptures donnent au film une dimension sensorielle troublante et sont le reflet de celles qui opposent le père et la fille.
Comme souvent chez Rodrigo Sorogoyen, la mise en scène repose beaucoup sur les corps et les visages. Les plans très rapprochés deviennent une manière de traquer les fissures intérieures. Esteban cite d’ailleurs Liv Ullmann : « C’est quand la caméra est proche des visages qu’on peut baisser le masque ». Toute la mise en scène semble tenir dans cette idée.


Des origines de la douleur

Quel est donc ce lien familial entre deux êtres qui se connaissent à peine ? Pourquoi cette relation revêt-elle un caractère particulier ? Est-ce possible qu’il s’agisse d’amour ? Père et fille passent leur temps à se demander « Ça va ? », et les réponses sont toujours les mêmes : « Oui, ça va ». Ils ne se parlent jamais qu’à travers ces ellipses, ces paravents derrière lesquels ils cachent un mal-être où chacun est la douleur de l’autre. Jusqu’à cette scène bouleversante dans sa simplicité, où Esteban, sous la pression de sa fille, finit par se livrer en à peine quelques mots.
C’est dans la distance nécessaire entre relation professionnelle et relation familiale que va se créer ce lien intime qu’ils n’ont pas eu et qui va les confronter.

Le personnage de Marina demeure l’un des plus mystérieux du film. On ignore presque tout de sa relation avec Esteban, mais elle semble être la seule capable de l’apaiser et de lui poser les questions qu’il fuit. Elle agit comme une conscience, un regard lucide, presque clinique, sur cet homme qu’elle paraît connaître mieux que lui-même.


« C’est une histoire de trahison, d’abandon, c’est une histoire d’amour », explique Esteban à propos du film qu’il souhaite tourner avec sa fille. La phrase pourrait résumer L’Être aimé tout entier.

Après Que dios nos perdone, As bestas et la remarquable série Los años nuevos, Rodrigo Sorogoyen confirme qu’il est l’un des cinéastes européens les plus sensibles lorsqu’il s’agit de filmer les douleurs humaines dans toute leur complexité.



Rédacteur Raoul Tabille

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