Arrête avec tes mensonges

Valentin Nerdenne

Sous les paillettes, les années du silence

© Max Decamps

Présenté au Théâtre de Belleville, l’adaptation
d’Arrête avec tes mensonges par Valentin Nerdenne s’empare d’un texte intimement lié au deuil pour lui insuffler une scansion organique foudroyante. La compagnie Velours & Macadam plonge le roman autobiographique de Philippe Besson dans un bain queer, saturé de disco et de paillettes. Cette esthétique arrache à la mémoire une vitalité scénique absolue, exposant crûment les pudeurs enfouies du récit originel.

L’œuvre initiale fixait la passion clandestine de Philippe et Thomas, lycéens en terminale à Barbezieux au cœur de l’année 1984. Les déterminismes sociaux opposent frontalement les deux garçons : d’un côté Philippe, fils d’instituteur tourné vers la littérature et l’imaginaire ; de l’autre Thomas, taiseux, solidement ancré dans les codes virils d’une ruralité asphyxiante. Leurs rendez-vous volés construisent une année suspendue, brutalement interrompue par la séparation. Vingt ans plus tard, ce passé percute la vie adulte, révélant une douleur demeurée scrupuleusement intacte. Sur les planches, leur trajectoire surgit, se tord, prend chair, se danse et s’embrase sous nos yeux.

Donner chair à l’inavouable

L’introduction du personnage de Pensée, campée par Anne-Laure Ségla, révèle cette figure additionnelle qui offre enfin un corps éclatant à l’inavouable. Elle assume la folie retenue de Philippe, sa féminité bâillonnée, sa volonté fiévreuse d’échapper aux postures étriquées qu’on lui prescrit. Pensée incarne la créature tapie sous le garçon sage, la voix hurlant contre la honte. Le théâtre autorise allègrement ce que l’adolescence avait violemment réprimé.
Le plateau déclenche des rires, réactions à une drôlerie qui aiguise paradoxalement la violence souterraine du drame. Pour cause, les spectateur.rices s’amusent des manières de Philippe, de ses emballements disproportionnés face à un monde résolument trop étroit. Cette théâtralité du désir déborde, cette sensibilité cherche désespérément une issue dans la musique et l’attitude. Or, cet amusement revient frapper les spectateurs avec une lucidité glaçante : les attitudes qui suscitent la joie aujourd’hui justifiaient les pires humiliations à l’époque. Ces éclats de vie représentaient, pour une immense majorité d’adolescents homosexuels, des déviances à corriger de force.


La chorégraphie du secret

Valentin Nerdenne installe le corps au centre absolu du dispositif. Les comédiens portent le texte, dansent, se cherchent, se fuient et heurtent l’espace avec telle nécessité ! La partition chorégraphique formule directement l’interdit et fait de la chair le territoire exclusif du secret. De fait, chez les deux garçons, l’amour s’éprouve d’abord dans la tension musculaire, l’intensité des regards et la nervosité des rapprochements furtifs. Le langage verbal échoue ou arrive à contretemps ; le mouvement possède alors systématiquement une longueur d’avance sur les mots.
Cette grammaire physique confère au spectacle une beauté foudroyante. L’amour adolescent s’y déploie, maladroit, immense, conscient de son extrême vulnérabilité et les corps dansent pour pallier l’interdiction de vivre au grand jour : ils oscillent perpétuellement entre l’aveu et le retrait, l’élan et la terreur, tiraillés par le besoin vital de fusionner et l’injonction sociale de disparaître.
L’espace théâtral arrache le secret à la pure abstraction pour lui offrir une respiration, une cadence aussi. La représentation prouve combien l’amour clandestin déforme la posture, altère la démarche et modifie l’occupation d’une chambre ou d’un couloir de lycée : il faut se tenir près de l’autre en feignant l’indifférence, alors même qu’il incarne déjà le centre du monde.


L’étouffement normatif

Si Thomas aime Philippe, cet amour menace de pulvériser son image, son inscription sociale, la masculinité exigée par son milieu et l’appartenance même à sa famille. Barbezieux, 1984 : la France encercle encore l’homosexualité de honte, de pathologisation psychiatrique et de silences imposés. Cette année-là semble appartenir à l’histoire ancienne, avant de nous sauter à la gorge par sa proximité troublante : Thomas lutte avant tout pour sa survivance psychique au sein d’un environnement dénué du moindre espace pour accueillir son désir.
La pièce épargne habilement à Thomas le procès en lâcheté. La mise en scène ausculte la peur, l’enfermement systémique et l’écrasement normatif, soulignant l’incapacité d’habiter un désir privé de toute représentation de soi. D’une part, Philippe possède les ressources pour muer le secret en récit, pour sublimer la blessure en œuvre littéraire. De l’autre, face à lui, Thomas, lui, s’enlise dans la tombe de son propre mutisme, prisonnier de ces existences contraintes d’aimer sans pouvoir faire de l’amour une vérité partageable.
La représentation identifie ici son véritable nerf : la violence persistante et destructrice du mensonge imposé. L’injonction maternelle qui baptise l’œuvre d’origine, « Arrête avec tes mensonges », acquiert une profondeur vertigineuse. L’enfant utilise le mensonge pour nommer son imagination foisonnante ; l’adulte, lui, le subit en vérité asphyxiée, un masque social porté jusqu’à l’épuisement absolu. Une question clinique demeure : jusqu’où peut-on s’exténuer à refouler l’autorisation d’aimer ? Sur le plateau, arrêter les mensonges revient à libérer les corps, les couleurs, les pulsions et les identités intimes relégués dans l’ombre par la brutalité du réel.


L’invention d’un contre-monde

L’énergie queer irradie la proposition artistique. Les paillettes, l’ambiance cabaret et les excès visuels refusent le vernis d’un simple embellissement pour fonder un véritable contre-monde. Ce dispositif bâtit un espace de réparation autour de Philippe, un abri où l’adolescent déploie une envergure impensable pour son époque : la flamboyance du disco, l’humour grinçant et l’exubérance physique opèrent en redoutables mécanismes de survie. Le plateau invente ainsi une mémoire infiniment plus libre que la réalité historique.
Les années 1980 exigeaient la dissimulation ; la scène impose une visibilité insolente. Le lycée verrouillait les corps, le théâtre les désarticule avec grâce. La représentation arrache l’amour à sa prison pour l’exposer dans une beauté triomphante.
Pensée incarne physiquement ce processus de réparation. Fantasme viscéral, sœur d’armes, conscience insolente, elle veille sur les possibles. Elle escorte Philippe à travers ses angoisses, ses accès de comédie et ses fractures de pure vulnérabilité. Elle matérialise l’échafaudage clandestin des adolescences queer : la création d’un monde parallèle et d’un dialogue intérieur acharné pour simplement rester debout. Anne-Laure Ségla irradie dans ce rôle d’ange gardien féroce, dispensant énergie, trouble et humour caustique. Son apparition fracture la honte et dissipe la grisaille d’une trajectoire tragique.
Ce parti pris esthétique honore la complexité de Philippe Besson. Le roman manipule un paradoxe puissant, liant une intimité retenue à une béance collective vertigineuse. La romance des deux garçons expose le régime de silence et la brutalité sociale infligés aux amours minoritaires de l’époque. Le spectacle maintient cette double échelle avec brio et épargne au récit l’écueil du discours militant démonstratif pour laisser la dimension politique transpirer directement de la chair des acteurs. La norme sociale s’infiltre dans la terreur de Thomas et la clandestinité poisseuse des rendez-vous, tout comme l’émotion organique court-circuite les grandes théories et formule, à elle seule, la critique la plus implacable.


Rendre un corps à l’absence

L’œuvre fusionne le rire et le deuil : le public sourit devant l’extravagance de Pensée, la maladresse touchante des déclarations et la fureur rêveuse de l’adolescent, avant de s’écraser l’instant suivant sous le plomb des années sacrifiées. La mise en scène maintient un équilibre périlleux : elle célèbre la mémoire, illumine les fragments du passé et valse fièrement au bord du gouffre mélancolique.
Le plateau offre au passé le théâtre qui lui a cruellement manqué. À la sortie, le sentiment d’une réparation inespérée, et par essence précieuse, colle à la peau. Le miracle reste partiel : l’art échoue à ressusciter les années étouffées, les destins brisés et les passions avortées. Toutefois, la magie opère en convoquant une musique, une lumière et une chaleur humaine autour de ces vies abîmées. Face au public, le secret se dissout dans la clarté. La clandestinité cède la place à une communion ardente et le théâtre, fidèle à lui-même, invente une issue de secours pour un amour condamné à l’errance.


Valentin Nerdenne signe une œuvre organique, féroce et d’une sensibilité redoutable, prouvant la nature des grands séismes amoureux : leur grandeur repose autant sur la passion vécue que sur la violence des silences imposés. Les interprètes transforment la scène en une zone de vérité différée, réhabilitant l’adolescent désireux d’aimer au grand jour, son partenaire paralysé par l’interdit, et toutes ces identités tronquées pour survivre au regard social. Les paillettes recouvrent les plaies béantes. La danse orchestre le silence. Ce spectacle impose une certitude foudroyante : si certains amours pourrissent dans l’ombre d’une vie entière, le théâtre possède le pouvoir inouï de leur redonner, l’espace d’une heure, une respiration et un corps.



Rédactrice Diana Carneiro

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