Allie Rowbottom – éditions Fayard

À la fin des années 2020, Anna Vrey sort de l’adolescence avec un objectif : devenir influenceuse et gagner de l’argent. À travers son compte Instagram, elle se construit un personnage, scrolle à longueur de journée, traque les followers et les likes, poste du contenu photoshopé dont elle est le sujet, ausculte son corps pour que rien ne dépasse, et revendique une forme d’émancipation. Elle se veut libre, féministe, maîtresse de son destin. Lorsqu’un homme plus âgé lui propose son aide pour accéder à la célébrité qu’elle convoite, elle croit prendre les commandes de sa vie. Pourtant, derrière cette impression de contrôle se dessine peu à peu une autre réalité.
« Jake m’avait airdroppé les photos de Vegas ; on avait défini une heure de publication et une légende : Luck be a lady. Sur ma photo préférée, j’étais penchée au-dessus de la table de craps. La robe argent tombait sur ma poitrine ; ma clavicule saillait. Mes os avaient l’air magnifiques, luxueux, comme les pièces d’un ancien navire, gracieux et dignes de recevoir un nom. »
Dans Aesthetica, Allie Rowbottom explore les mécanismes d’une époque où l’image est devenue une monnaie d’échange. Chirurgie esthétique, sexe, drogues, quête obsessionnelle de la visibilité : @annavrey transforme son corps en capital marketing tandis qu’autour d’elle, sa mère lutte contre le cancer et sa meilleure amie glisse vers l’anorexie et l’addiction au sport. Son téléphone devient le prolongement de sa main et Instagram, la vitrine à travers laquelle elle existe.
Outre les dangers que font miroiter les réseaux sociaux, le roman met en place l’illusion de la maîtrise de soi, de son destin. @annavrey pense utiliser les hommes et les codes du désir à son avantage. Elle croit diriger le jeu alors qu’elle en est peu à peu la proie et le produit.
À travers son parcours, c’est le syndrome Britney Spears qui s’applique. C’est l’histoire de ces femmes dont certaines d’entre nous font partie : celles qui pensent manipuler les hommes pour arriver à leurs fins en affichant une détermination de réussite ou de revanche, alors que, sans le réaliser, elles leur donnent ce qu’ils attendent.
« J’ai ouvert les yeux dans le même monde impossible. J’étais seule. J’étais 100 000 abonnés, 400 000 cœurs, 288 DM. J’ai regardé l’écran dans lequel ils vivaient ; mais je n’ai pas lu les messages qu’ils y avaient laissés. À la place, j’ai fini l’eau de ma mère, googlé ses pilules, secoué un Lorazépam et je l’ai avalé. »
À trop vouloir être forte, on s’exclut de toute étiquette de victime. Alors que l’on demande aux hommes de tomber le masque de la virilité en acceptant leurs émotions et leurs faiblesses, on se refuse à dévoiler les nôtres, sous couvert de cette force dont nous sommes convaincues. Anna Vrey le réalisera plus tard et, en 2030, aura recours eaux services d’Aesthetica pour prendre sa revanche sur un système qui l’a meurtrie.
Mais Aesthetica ne se réduit pas à une critique des réseaux sociaux. C’est aussi le récit d’une prise de conscience. Celui d’une jeune femme qui découvre que reprendre réellement les rênes de sa vie suppose parfois de déconstruire l’image qu’elle a elle-même contribué à fabriquer. Un roman contemporain, lucide et troublant, sur notre rapport au regard des autres et à cette promesse d’émancipation par l’exhibition de soi.
Rédactrice : Alice Desmougins
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