Shana

Lila Pinell

Entre débrouilles et embrouilles, amitiés et lendemains incertains, Shana tente de maintenir la tête hors de l’eau. À la disparition de sa grand-mère, elle reçoit une bague supposée la protéger du mauvais œil. Un symbole dérisoire face aux épreuves qui l’attendent : le retour d’un compagnon violent et manipulateur précipite bientôt la jeune femme dans une série de difficultés dont elle peine à s’extraire.

Au premier abord, Shana ressemble à une comédie légère portée par une héroïne aussi excessive qu’attachante. Shana est de celles qui semblent traverser l’existence dans un éclat de rire, vivant au jour le jour, s’embrouillant pour un rien. Très à l’aise avec son corps, avec ses formes, elle en fait un costume de parade. Avec son amie Inès, elle occupe l’espace, parle fort, rit beaucoup et donne l’impression d’une insouciance contagieuse.

La première partie du film est d’une drôlerie à laquelle on ne peut échapper. Lila Pinell s’amuse avec les codes, les attitudes et le langage de toute une jeunesse contemporaine. Shana en adopte les gestes et les réflexes jusqu’à devenir une sorte de caricature vivante. Le film y puise une énergie comique irrésistible.

Cette réussite tient aussi à l’interprétation. Les acteurs et actrices sont frappant.es de naturel. Les dialogues sont saisis sur le vif, les échanges spontanés. Ce sentiment d’improvisation permanente donne au film une authenticité et rend ses personnages immédiatement crédibles. Shana est Eva Huault, et Eva Huault est Shana. Le potentiel de cette actrice est impressionnant tant on jurerait de l’avoir déjà rencontrée.

Puis le récit bascule. Peu à peu, les failles de Shana apparaissent. Derrière les éclats de rire se dévoile une histoire d’abandon et de dépendance affective. Comme Inès, elle demeure incapable de rompre avec son compagnon, Moïse, un homme violent qui l’humilie, la manipule, l’exploite et l’entraîne dans ses combines. Ce qui relevait jusque-là de la chronique drôle et désordonnée prend alors une dimension plus sombre.

La jeune femme tente de récupérer l’argent qu’elle a perdu et que Moïse lui réclame à coups d’insultes. Dans cette spirale, elle va jusqu’à envisager la prostitution pour satisfaire les exigences de celui qui l’exploite. Moïse incarne moins un personnage qu’un système de domination : son mépris et sa violence n’ont d’autres fonctions que de rabaisser celle qu’il tient sous son emprise.

Sous les apparences d’une comédie tragique, Shana se révèle ainsi être un véritable pamphlet social et féministe.
Social parce que les rapports entre les personnages sont traversés par des questions identitaires et par des préjugés immondes.
Féministe, parce que Lila Pinell montre avec une grande justesse comment certaines femmes se retrouvent enfermées dans des mécanismes de dépendance économique, affective et psychologique dont il est extrêmement difficile de s’extraire. Des femmes que la société juge volontiers pour leurs choix, sans toujours mesurer le poids des violences et des déterminismes qui pèsent sur elles.


Le film accompagne Shana dans ses contradictions, ses erreurs et ses tentatives de survie. C’est ce regard qui donne au film sa force politique : derrière le rire et les excès affleure le portrait d’une jeune femme prise au piège d’un ordre social qui la dépasse. Une histoire singulière qui résonne alors comme celle de beaucoup d’autres. On peut pourtant faire confiance à Shana et à ses sœurs de galères : elles trouveront toujours une débrouille qui les sortira de la mouise et qui, au final, les débarrassera, on l’espère, de leurs bourreaux.


Rédacteur : Raoul Tabille

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