Le Bal – Paris – jusqu’au 3 janvier 2027

Pour célébrer le bicentenaire de la naissance de la photographie, LE BAL présente, sous le commissariat de Diane Dufour, sa première exposition consacrée à une collection privée : celle du Wilson Centre for Photography, fondé par Michael et Jane Wilson. Réunissant cent vingt tirages rares, elle met en lumière la relation fragile et ambiguë qui unit le photographe, son sujet et le spectateur, ce trio où se jouent la représentation, le regard et le pouvoir de l’image.
« La distance, outil immatériel du photographe, se décline tout au long de l’exposition, dans toutes ses gradations possibles, de la connivence la plus intime avec le sujet jusqu’à l’image dérobée à son insu. Arbitrairement, la séquence se déploie en un arc vers l’aléatoire, de la maîtrise souveraine du photographe sur la représentation de son modèle aux incertitudes d’une prise de vue sur le vif, dans un monde qui, sans cesse, se décompose et se réinvente. »
Diane Dufour.
L’espace qui relie les acteurs de la photographie est avant tout un espace d’émotions. Celles du photographe au moment de la prise de vue. Celles du sujet photographié. Et enfin celles qui naissent chez le spectateur lorsqu’il se retrouve face à l’image. Chaque photographie devient ainsi un lieu de rencontre, mais aussi d’interprétation, où chacun projette sa propre histoire.
À Zone de F(r)iction, nous avons choisi de nous arrêter sur cinq photographies.

Le décor est celui de ce qui semble être une usine désaffectée, à moins que ce ne soient les vestiges d’un centre commercial. Au loin, le soleil se couche derrière les montagnes. Au centre, quelques rares voitures stationnent sur un parking à deux niveaux. Il n’y a aucune trace de vie humaine, si ce n’est deux bureaux éclairés.
Il y a une vie qu’on ne voit pas, qu’on ne peut que deviner avec une intensité angoissante, accentuée par le la lumière pastel du soleil couchant. La nuit va tomber. Y a-t-il des personnages dans les bureaux allumés ? Les voitures stationnées sont-elles les leurs ? Toutes ces questions apparaissent en un seul bloc, en un seul cliché. Il y a une multitude de sentiments que celui qui regarde reçoit de celui qui est derrière l’objectif.
L’espace entre nous, c’est l’angoisse de la tombée de la nuit et d’un monde inutile.

From the project ‘In Flagrante’ 1973-1985.
Un jeune garçon est adossé à un mur de briques. Son visage est hermétique, son corps replié sur lui-même. Une grande souffrance le maintient contracté et immobile. Il s’est volontairement coupé du monde. Le photographe paraît s’être effacé au profit de cet instant où plus rien n’existe que ce jeune garçon et la souffrance qui le traverse. Le mur devient une impasse, presque une prison. Ne subsiste alors qu’une douleur dont on ignore l’origine, mais dont la présence s’impose avec une force bouleversante.
L’espace entre nous, c’est la distance infranchissable qui nous sépare de la douleur de l’autre.

, 1997 © Tomoko Sawada, Courtesy of Rose Gallery / Wilson Centre for Photography
Le visage de la photographe occupe toute l’image. Sur sa peau maquillée de blanc, qui évoque les geishas ou les acteurs de kabuki, les chiffres d’une horloge se superposent à ses traits. Son regard semble dirigé vers un point invisible et sa moue, légèrement dubitative, laisse planer une question : observe-t-elle le temps qui passe ou tente-t-elle d’y échapper ? En utilisant son propre visage comme support, l’artiste brouille les frontières entre portrait et mise en scène. L’identité apparaît alors comme une construction, façonnée autant par le temps que par les regards et les rôles que la société nous assigne. Faut-il rester jeune pour avoir sa place parmi les autres ?
L’espace entre nous, c’est l’injonction de rester dans le cadre.

Quatre enfants occupent la même photographie, mais chacun semble vivre dans un monde différent. L’un regarde l’objectif avec un sourire franc, comme s’il acceptait pleinement la présence du photographe. Un autre laisse son regard s’échapper au loin, absorbé par une pensée qui lui est propre. Derrière la fenêtre, deux très jeunes enfants collent leurs visages contre la vitre, bouche bée, séparés du monde extérieur. Ils sont immobiles tandis que les deux autres semblent appartenir au mouvement de la rue. La distance entre le photographe et son sujet n’est jamais la même.
L’espace entre nous, c’est la manière dont chacun tient à distance celui qui l’observe.

Un homme est debout, de dos, à l’angle de deux rues. Devant lui, les lignes des façades et des trottoirs dessinent deux directions possibles,. Le regard du spectateur cherche à savoir quel chemin l’homme empruntera. Pourtant, il n’est pas dans l’hésitation : il est immobile, concentré sur un geste simple, peut-être celui d’allumer une cigarette. Il n’opérera aucun choix car il sait déjà où il va.
L’espace entre nous, c’est l’abandon de l’espoir.
« Les photographies, qui ne peuvent rien expliquer par elles-mêmes, sont d’inépuisables invitations à la déduction, à la spéculation et au fantasme. » Susan Sontag
Au fil de l’exposition, la distance change sans cesse de visage. Elle circule d’une image à l’autre et finit par englober le spectateur lui-même. Les photographies, comme toutes les formes d’art, ne racontent pas une histoire unique ; elles ouvrent un dialogue où chacun apporte son expérience, ses émotions et ses propres fantômes. C’est dans cet espace-là, plus que dans les images elles-mêmes, que l’exposition trouve toute sa force.
Avec : Lola Álvarez Bravo – Manuel Álvarez Bravo – Bill Brandt – Josef Breitenbach – Horace Bristol – Esther Bubley – Elinor Carucci – Mark Cohen – John Coplans – Gregory Crewdson – Imogen Cunningham – Bruce Davidson – Rineke Dijkstra – Walker Evans – Leonard Freed – Lee Friedlander – David Goldblatt – John Gutmann – Birney Imes – Graciela Iturbide – Sarah Jones – André Kertész – Chris Killip – Dorothea Lange – Sergio Larraín – Richard Learoyd – Danny Lyon – Robert Mapplethorpe – Roger Mayne – Susan Meiselas – Tina Modotti – Daidō Moriyama – Nicholas Nixon – Alexander Rodchenko – August Sander – Tomoko Sawada – Chris Shaw – Aaron Siskind – Graham Smith – Louis Stettner – Issei Suda – Yutaka Takanashi – Shōji Ueda – Weegee – Francesca Woodman
Commissariat : Diane Dufour avec Julie Héraut.
Scénographie : Cyril Delhomme.
Rédactrice : Véronique Gault
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