Anne Godard
éditions Actes Sud
ENFANCES PLURIELLES

Dans Nous aussi, Anne Godard retourne vers une enfance longtemps demeurée sous le signe du bonheur, au cœur d’une famille nombreuse où l’amour semble circuler sans réserve, porté par la proximité des appartements parisiens et les étés vécus ensemble. À mesure pourtant que la mémoire reprend possession de ces années et en déplace doucement les contours, cette intimité si chaleureuse laisse apparaître son envers : dans un monde où chacun grandit au plus près des autres, la frontière qui permet de se sentir pleinement distinct, maître de son corps et de ce qui peut lui être fait devient parfois difficile à discerner.
En confiant presque tout le récit au pronom « on », Anne Godard donne une forme littéraire saisissante à cette indistinction. La langue conserve l’empreinte d’une famille qui a longtemps pensé et vécu au pluriel, tandis qu’en son sein cherche à se frayer un passage une parole plus singulière. Nous aussi devient alors autant le roman d’une enfance collective que celui d’une lente reconquête de soi, lorsque raconter son histoire suppose d’abord de retrouver, parmi toutes les voix du « nous », celle depuis laquelle il devient enfin possible de parler en son propre nom.
Renoncer à l’enfance
Au commencement de Nous aussi, il y a un monde, un territoire suffisamment dense pour paraître se suffire à lui-même : la fratrie et les aînés gravitent au cœur du Quartier latin, dans un immeuble haussmannien dont ils occupent plusieurs étages. Les enfants maîtrisent la cour, voire les habitudes des locataires retranchés derrière toutes les portes. Le boulevard Saint-Michel et la rue des Écoles ou la Sorbonne prolongent naturellement cet espace clos et Paris devient à elle seule une maison élargie aux dimensions d’une ville, un terrain de jeu parcouru avec aisance.
À cette vie parisienne répond le Château, grande demeure des Alpes où les générations affluent pendant l’été. L’édifice possède ses rites et son mobilier transmis, tandis que le paysage intègre la légende du clan. Depuis la terrasse, les montagnes veillent sur les vacances depuis si longtemps qu’elles font partie intégrante de l’héritage.
L’autrice restitue la beauté profuse de cette enfance : les promenades, la présence animale, les repas interminables, l’effervescence de la maison, le travail de la terre. Les aînés transmettent un rapport passionné à la culture ; les textes classiques habitent le quotidien, arrimant la réussite intellectuelle à une histoire ancestrale.
La mémoire oblige donc à admettre qu’une même histoire a pu offrir un sentiment d’appartenance infini tout en effaçant les limites vitales de l’intime.
Appartenir ou confondre
Au sein de cette tribu, l’individu existe à l’intérieur d’un ensemble le précédant de toutes parts : les prénoms circulent d’une génération à la suivante, tissant des liens généalogiques si emmêlés qu’ils en deviennent indéchiffrables. En outre, sur un mur du Château, les tailles des plus jeunes s’inscrivent au fil des étés parmi celles de leurs parents.
Les corps grandissent de cette manière au milieu des traces laissées par les prédécesseurs.
Cette proximité bascule rapidement dans l’ambivalence. D’un côté, elle rassure en promettant une place immuable au milieu des siens ; de l’autre, elle devient étouffante lorsque le groupe sature l’espace psychique nécessaire à la construction d’une identité propre.
Le texte s’attarde alors sur les habitudes les plus ordinaires, ces scènes paraissant d’abord relever des souvenirs anodins d’une enfance collective. Les enfants dorment à proximité immédiate et partagent les mêmes eaux ; la nudité s’affiche donc avec une liberté absolue, soutenue par des adultes l’associant fermement à l’innocence. De même, les petits sont photographiés sans vêtements dans le jardin, étouffant leur gêne éventuelle dans un univers où la pudeur viendrait heurter l’idéal de simplicité.
Lors des scènes de bain, cette promiscuité se fait plus troublante encore. Plusieurs membres de la fratrie occupent la même baignoire, laissant l’intimité corporelle soumise au regard de tous. L’œuvre fait ainsi émerger une intuition clinique majeure : à force d’être élevés en tant que fragments d’un corps commun, les êtres parviennent difficilement à reconnaître leur intégrité physique.
Nous aussi aborde de front les racines d’une culture familiale précédant l’effraction et sonde une manière de concevoir l’amour qui ne laisse aucun vide pour la séparation. L’écrivaine pose une question vertigineuse sur nos origines : comment s’approprier sa propre enveloppe lorsque les premières années de l’existence ont érigé l’appartenance aux autres en valeur absolue ?

Le « jeu » et la mise à distance
Les enfants « jouent », inventant des rôles pour imiter les bribes perçues du monde adulte. Les aînés dictent les règles pendant que les cadets tentent de suivre. Les rapports de pouvoir se glissent alors naturellement dans ces instants supposés relever du plaisir pur.
À mesure que l’œuvre progresse, ce verbe inoffensif se charge d’une instabilité menaçante. Le même mot recouvre bientôt des situations dont la narratrice adulte mesure, par vagues successives, la violence traumatique. Anne Godard expose ici la puissance anesthésiante du vocabulaire familial. Qualifier une agression de « jeu » permet de maintenir l’illusion de l’innocence autour de gestes fondamentalement prédateurs.
La mémoire traumatique resurgit par fulgurances sensorielles et s’impose par des réactions physiques dont le sens demeure initialement opaque. La narratrice adulte heurte des blocages dans l’intimité : certains gestes réveillent une terreur brute impossible à rattacher à un événement circonscrit. Le passé s’inscrit donc dans la chair bien avant de se laisser formuler par l’esprit.
À douze ans déjà, son rapport à son corps porte les traces de cette étrangeté dissociative. Elle s’entaille la peau pour observer les marques sanglantes, menant son observation sur elle-même avec la froideur d’un scientifique face à un organisme étranger. « On s’appartient si peu », avoue-t-elle au détour d’une page. L’économie du texte tient dans ce constat qui, avec le travail mnésique, permettra cette lente repossession de soi.
La famille devenue langue : le « on »
Pendant l’essentiel du livre, la voix dit « on ».
Ce mot désigne parfois la fillette isolée avant d’englober, l’instant suivant, la fratrie entière. Les frontières du sujet vacillent au rythme des phrases, reflétant l’indistinction psychique interrogée par le livre. Le « on » matérialise physiquement la fabrique du récit familial. Il enferme les certitudes collectives et reproduit la sensation d’avoir grandi dilué dans une entité infiniment plus vaste. Toute expérience intime se dissout immédiatement dans la mythologie commune.
La forme accomplit le projet littéraire avec une radicalité redoutable. Plutôt que de décrire une famille étouffante à la première personne, Anne Godard impose l’épreuve viscérale de la fusion au cœur même de la grammaire. Le lecteur s’immerge dans un flux rendant l’identification de l’émetteur insaisissable. Cette perte volontaire de repères fait éprouver l’impossibilité, pour la narratrice, d’isoler son histoire du reste de la meute.
Le titre déploie alors sa véritable noirceur. Nous aussi résonne d’abord tel l’élan joyeux d’un enfant voulant intégrer le clan. Au fil de la lecture, ce groupe devient une force menaçante, capable d’absorber toute singularité. L’enjeu du texte consiste dès lors à inventer une modalité d’appartenance laissant enfin subsister un sujet autonome.
Sortir du récit collectif
Sous l’apparence d’une fresque intime, ou d’un roman familial, l’œuvre raconte l’arrachement nécessaire, une émancipation construisant la distance intérieure par le seul pouvoir du langage.
L’autrice expose l’emprise d’un récit familial précédant toujours la mémoire individuelle. L’enfance semblait heureuse parce que l’entourage la déclarait telle, validant la promiscuité comme une preuve irréfutable d’amour. Reprendre possession de son histoire exige alors de retourner vers la matière des mots, en écorcer la surface pour vérifier les abus dissimulés sous le vernis des légendes transmises.
Le texte rappelle crûment que les violences incestueuses prospèrent sur les représentations ordinaires et sacralisées de la famille : la loyauté au sang y étouffe systématiquement l’écoute du ravage individuel et l’amour véritable gagnerait pourtant à nommer les limites de l’intime plutôt qu’à fantasmer leur dissolution.
Anne Godard signe une œuvre magistrale sur l’effondrement des frontières subjectives. L’écrivaine explore le vertige d’une appartenance si dévorante qu’elle ampute la capacité même de s’appartenir. Son récit affronte ainsi une enfance d’une beauté persistante, habitée d’une langue se métamorphosant violemment au contact du réel et ce travail d’élaboration clinique fait affleurer l’accouchement douloureux d’une parole singulière, éloignée de la mythologie familiale.
Surtout, il nous impose une interrogation cruciale : quel espace vital le collectif doit-il impérativement céder pour que l’individu puisse exister en son nom propre ?
Rédactrice : Diana Carneiro
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