Des favelas aux salles de cinéma : le pari d’Eloi Leones

Au milieu d’un champ, perchée sur une colline à La Gennevraye, dans le sud de la Seine et Marne, il y a une petite église, posée là comme le serait une île au milieu d’un océan. Un dernier refuge avant l’effondrement. C’est ce lieu qu’a choisi Eloi Leones pour tourner son court-métrage Au-delà du paradis.
Dans un monde qui se meurt, une femme, à bout de forces, accouche sur la route menant à l’église. Elle y croise un prêtre qui a perdu la foi en la religion et en l’humanité. De cette rencontre naîtra une réflexion sur le renoncement face à l’adversité, mais aussi sur la force de poursuivre une route, un combat contre ce que l’on pense être une fatalité et de continuer à croire en une vie meilleure.
Le film est tourné en portugais brésilien. Eloi a voulu créer une distance avec le spectateur français afin qu’il éprouve à son tour, et ne serait-ce qu’un instant, ce sentiment d’être un étranger confronté à une langue qui n’est pas la sienne. Une langue à travers laquelle il peine à trouver les mots de sa douleur et de sa quête.
« Cette barrière linguistique n’est pas un obstacle, mais une porte d’entrée : elle oblige à écouter autrement, à ressentir avant de comprendre. »
Né d’une déchirure identitaire, Au-delà du Paradis n’est pas seulement le récit de deux êtres tourmentés, mais une métaphore de notre rapport au monde, à la perte, et à la possibilité de renaître.
Mais derrière cette histoire, il y en a une autre : celle d’un jeune brésilien qui, depuis l’adolescence, cherche à transformer les difficultés en matière artistique.
Eloi Leones grandit dans le Complexo do Alemão, une des favelas les plus grandes de Rio. C’est là qu’il se prend de passion pour le cinéma.
« Je faisais des courts-métrages avec mon smartphone et je participais activement à des associations qui tournent autour de la communication, de la transmission de ce qu’on veut raconter. À côté de cela, j’ai appris tout seul, en lisant, en cherchant sur Internet : le background des films, savoir comment les réalisateur.rices gérent les problèmes, comment ils choisissent les acteurs et les actrices… Quand on vit dans une favela, on a une autre manière de partager l’espace. On n’a pas de moyens, alors on se débrouille. »
Il aimerait faire des études supérieures dans son pays, mais celles-ci sont hors de prix. Alors en 2020, en pleine pandémie de Covid et tandis que Bolsonaro est au pouvoir, il décide, avec Antonio Meurer, son compagnon, de venir étudier en France. Il a vingt-cinq ans et il est déterminé. Avant de partir et pendant deux mois, il galérera pour se payer le billet d’avion et apprendra le français huit heures par jour afin de pouvoir intégrer l’université Paris 8. Il y sera accueilli avec ses connaissances autodidactes et une vision du monde qui lui appartient.
Il est aujourd’hui en première année de Master Réalisation et Création.
« Moi qui vient d’un milieu défavorisé, je me suis toujours demandé pourquoi j’avais besoin de me plonger dans un milieu artistique comme le cinéma. Parce que faire de l’art, c’est difficile. Surtout dans les conditions qui ont été les miennes au départ. Je n’ai pas la réponse, mais je pense néanmoins qu’à travers mes films, il y a des gens qui croient en moi, en l’histoire que je leur propose, qui croient que l’art peut faire bouger les choses. Peut-être que la réponse est là. »
Une expérience collective
Au début de Au-delà du paradis, la femme accouche d’un enfant mort. Une situation brutale qui pourrait laisser le personnage sans issue.
« Cette femme vit quelque chose d’extrêmement dur. La vie est dure, très dure. Parfois il nous arrive des choses impensables. Mais on continue. Parce que ce n’est pas possible que la vie soit comme ça. Je me retrouve beaucoup dans le personnage de cette femme et je me dis que, malgré tout ce que j’ai vécu, je vais poursuivre ma route. Comme elle le fait.»
Pour réunir les fonds nécessaires à la construction de ce film, Eloi a lancé une cagnotte de crowdfunding. L’argent récolté lui a permis et lui permettra, à lui et à l’équipe qui l’entoure, de travailler dans de bonnes conditions.
« Je n’aime pas être stressé, ni que les autres le soient. J’essaie de faire de mon mieux pour qu’on soit bien sur le plateau. Pour que les images soient belles, il faut que l’équipe se sente bien. »
Le tournage d’Au-delà du paradis s’est déroulé sur trois jours. Une petite équipe, mais un projet porté collectivement. Eloi Leones et Antonio Meurer on écrit le scénario à deux. Ensemble, ils ont construit les dialogues, les personnages, leur personnalité et leurs motivations.



Crédit photos : Francesca Laltrelli
De Meirelles à Aronofsky en passant par Varda
Parmi les cinéastes qui l’inspirent, le Brésilien Fernando Meirelles occupe une place particulière.
« C’est un réalisateur qui mélange la finesse technique et une grande sensibilité artistique. La Cité de Dieu me touche particulièrement parce que ça parle de favela. De là d’où je viens. J’ai toujours essayé de puiser dans ce qui m’entoure, dans les événements et les situations que je vis, pour nourrir mes films. Toute cela est mis au service l’art et est indissociable d’un discours politique en toile de fond. C’est ce que fait Fernando Meirelles et ce pourquoi je l’admire.»
Une autre réalisatrice est chère à son cœur : Agnès Varda. « Elle a un regard sur la vie qui est nécessaire. Elle réussit à brouiller la frontière entre documentaire et fiction et je trouve ça passionnant. ».
Et puis venu des états unis, il y a Darren Aronofsky.
« Quand j’ai vu Black Swan, j’avais 16 ans. J’étais ébloui. J’avais envie de procurer cette même émotion aux autres. C’est en voyant ce film que j’ai su que c’était ça que je voulais faire. »
Et lorsqu’il s’agit d’émotions, le jeune réalisateur ne fait pas de différence entre celles qui séduisent et celles qui dérangent.
« Les émotions sont plus complexes qu’on ne le croît. Détester, c’est aussi une émotion. Il y a des films que je n’ai pas du tout aimé qui restent dans ma tête pendant longtemps. J’aimerais être autant aimé que détesté. »
Poursuivre sa route
Il a déjà en tête le long-métrage qu’il réalisera après son Master.Tout est prêt pour la pré-production. Il faut maintenant trouver les finances. À l’instar des questions que soulève Au-delà du paradis, il est pris entre deux feux : Ayant déjà fait l’expérience d’un pays gouverné par l’extrême droite, il s’inquiète désormais de la montée du RN en France.
« Pourquoi continuer dans un pays où l’hostilité grandit, où l’on me rappelle, subtilement ou violemment, que je ne suis pas d’ici ? Pourquoi ne pas rentrer au Brésil, quand tout semble se liguer contre l’espoir ? ». À l’écouter, on devine néanmoins que c’est sur cet espoir qu’il bâtira sa propre église.
Au-delà du paradis devrait être monté et terminé d’ici la fin de l’année 2026. Eloi Leones et Antonio Meurer aimeraient pouvoir organiser une première projection dans cette petite église de La Genevraye où le film a été tourné. Rien n’est fixé pour l’instant.
Mais qu’il soit lieu d’arrivée ou nouveau départ, ce petit édifice posé au milieu des champs semble déjà porter quelque chose de l’histoire d’Eloi. Un chemin semé d’embûches, traversé de doutes, mais toujours guidé par l’envie de créer. Au-delà du paradis, peut-être y a-t-il simplement la promesse d’un chemin qui continue et qui sera aussi riche en créations qu’en réussites. À Zone de f(r)iction, on y croit très fort.
Eloi LEONES
Réalisateur brésilien, il étudie la réalisation cinématographique en Master à l’Université Paris 8. Son travail, marqué par son parcours et son regard critique, explore des thèmes comme l’exil, la résilience et les contradictions sociales. Il a réalisé « Le Bonheur Conjugal » (2025), Au fil de minuit (en post production). En 2016, il a été membre du jury jeune du festival “Curta Cinema” (Rio). Son cinéma, à la fois poétique et politique, puise dans ses racines pour interroger les frontières entre identité, mémoire et appartenance.
Antonio MEURER Scénariste, écrivain et traducteur littéraire brésilien, actuellement étudiant en Master ARTEC à l’Université Paris-Nanterre. Il a réalisé quatre courts-métrages, dont « Falso Brilhante », « O Fim da Noite » et « O Flautista » au Brésil, ainsi que « La Marraine Lune » en France. En 2018, il a travaillé sur la série Netflix « Coisa Mais Linda ». Co-scénariste du court-métrage « Bonheur Conjugal » (2024), il explore des récits profonds et engagés, mêlant littérature et cinéma. Son travail, entre Brésil et France, mêle le melodrama des telenovelas brésiliennes avec la littérature classique.
Distribution
Le prêtre : Jean-Paul Giusti – La femme : Zoé Naiman Rozenbaum
équipe technique
Réalisation : Eloi Leones – Scenario : Eloi Leones et Antonio Meurer – Directeur de production : Bertrand Hamann – Assistant.e réalisation : Nathan Goutet – Vanessa Espinoza – Scripte : Chloé Palluet – Assistant.es régie : Antonio Meurer – Vanessa Espinoza – Chef opérateur : Sacha Bonté – assistant.es caméra : Antoine Campeert – Ana Bougarel – Thais Decorzens – Cheffe électricienne : Maud Lerestif – Assistant électro : Alexandre Chadha – Chef machinerie : Alain Kayis – Assistante machinerie : Ambre de la Peschardière -Steadicamer : Paul-André Robin – Ingénieur du son : Pierre Bécart Perchamn : Esteban Combes – Cheffe HMC : Oracle Ollor – Cheffe décoratrice : Lorraine Mangin Malingue -Photographe plateau : Francesca Laltrelli
Rédactrice : Véronique Gault
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