La dernière patiente

Rémi Bassaler

L’air manque dès les premières minutes de La Dernière Patiente et cette asphyxie gagne les corps et fige l’institution médicale. Rémi Bassaler filme l’effondrement d’un système de santé paralysé par l’épuisement professionnel et la fermeture des hôpitaux. Au centre de cette déroute, Judith étouffe ; son asthme entrave sa respiration en écho direct à la saturation des urgences. La médecin s’apprête à achever sa carrière lorsqu’Aïda, enceinte de huit mois passés et traversée par une violence silencieuse, vient réclamer un abri après des saignements nocturnes.

Face à la démission des structures, l’espace se resserre. Il impose de recréer le soin à la stricte mesure d’une rencontre humaine.
À travers une nuit partagée dans une tour promise à la destruction, le récit sonde la vulnérabilité des chairs et la puissance vertigineuse du refuge qu’une femme décide d’ouvrir à une autre.


Il reste parfois la place que quelqu’un décide de créer

Judith aurait pourtant toutes les raisons de refermer la porte ; sa vie professionnelle doit s’achever, elle doit préparer son départ de la Tour Panoramique du Haut-du-Lièvre, bâtiment de Nancy lui-même promis à la destruction. Les cartons envahissent l’appartement, le cabinet est fermé, les habitants sont partis, la tour sera bientôt effacée du paysage, mais une jeune femme sonne pourtant encore à cette porte censée rester close.
Judith persiste à libérer de l’espace là où le vide semblait définitif : quelques minutes de consultation, un trajet partagé, un maintien de la présence, puis l’appartement lui-même se transforment en extensions organiques d’un système médical défaillant, incapable de recueillir Aïda.
Le geste déborde les murs du cabinet pour renouer avec une nécessité primordiale : prendre soin d’un être humain par la seule reconnaissance de sa vulnérabilité immédiate.
Cette disponibilité aurait facilement pu transformer Judith en figure sacrificielle un peu écrasante, ou Aïda en jeune femme sauvée par une aînée supposée plus lucide qu’elle. Bassaler a justement écrit leur relation contre cette hiérarchie en expliquant qu’il tenait à ce que leur différence d’âge ne produise aucune relation de mentor à élève et que leur lien demeure un échange à égalité. Cette intention se ressent profondément dans le film, parce que Judith apporte à Aïda un refuge au moment où celle-ci en manque, tandis qu’Aïda arrive dans la vie de Judith au moment où tout ce qui la maintenait jusqu’ici debout est en train de lui être retiré.
Il y a simplement deux femmes qui, durant quelques heures, deviennent terriblement importantes l’une pour l’autre.


Naître à deux

La scène d’accouchement donne à cette relation sa forme la plus bouleversante. Aïda accouche dans des circonstances où elle aurait dû être entourée d’une institution, d’une équipe, de tout un dispositif destiné précisément à rendre ce passage possible et sûr ; le monde autour d’elles ayant échoué à ménager cet espace, Judith finit par le fabriquer elle-même avec ce qu’elle possède encore : son savoir, son calme, ses mains et sa présence.
Anouk Grinberg avait travaillé auprès d’infirmières et de sages-femmes pour obtenir la précision des gestes de Judith, et cela se voit précisément parce que le film laisse ces gestes exister sans les charger d’héroïsme. Le corps d’Aïda travaille, Judith accompagne ce travail, leurs respirations occupent soudain presque tout l’espace disponible, jusqu’à donner l’impression étrange que cette naissance advient entre elles deux avant d’advenir au monde.
Quelque chose de la parentalité se constitue là, au sens le plus vaste du terme : tenir pour quelqu’un l’espace nécessaire à la venue d’un enfant, sécuriser autant que possible l’endroit où une femme devient mère, lui permettre de traverser cet instant sans être abandonnée. Judith n’est évidemment pas la mère de cet enfant, pourtant elle participe à cette mise au monde d’une manière qui dépasse la seule exécution d’un acte médical.
Elle accueille Aïda au moment même où Aïda accueille sa fille.


Voir la violence

Une autre forme d’étouffement traverse Aïda, plus intime et plus difficile à nommer puisqu’elle vient de l’homme avec lequel elle partage sa vie.
Rémi Bassaler fait un choix assez remarquable : la violence masculine demeure presque entièrement hors champ. Maël n’apparaît que dans quatre scènes et le film privilégie les traces, les modifications infimes du comportement, ce qui s’observe sur un corps ou dans une interaction avant même de pouvoir être formulé.
Le réalisateur voulait précisément adopter la position du témoin, cette personne qui ne dispose jamais de la scène totale et doit apprendre à lire ce qui affleure.
Cela donne au film une intelligence féministe particulière, parce que les violences faites aux femmes n’y ont pas besoin d’être reproduites devant la caméra pour acquérir une existence. Aïda n’a pas à exhiber sa douleur afin que celle-ci devienne crédible ; Judith n’a pas besoin d’assister à une scène spectaculaire pour commencer à comprendre. Le cinéma accepte ici que le savoir puisse naître d’un faisceau de signes, de ce quelque chose que l’expérience apprend parfois à reconnaître longtemps avant qu’une confession vienne tout ordonner.


Faire corps quand les structures se défont

Le féminisme de La Dernière Patiente se trouve peut-être précisément là, dans cette absence de proclamation. Personne ne vient interrompre le récit pour expliquer la sororité, aucune démonstration ne vient annoncer ce que la relation entre Judith et Aïda est censée signifier. Elles font, elles tâtonnent, elles apprennent à se lire et elles finissent par former un espace commun au milieu d’un environnement qui se désagrège.
Le film lui-même se transforme avec elles, car cette circulation entre disparition et apparition donne au film une douceur singulière sous sa tension qui nous tient du début à la fin. Judith est poussée vers une existence dont elle ignore encore la forme, Aïda avance vers une maternité dont les conditions semblent terriblement précaires, le bâtiment autour d’elles appartient déjà presque au passé ; pourtant la nuit passée ensemble produit quelque chose d’irréductiblement vivant.


Ce que signifie encore soigner

Judith a consacré sa vie à la médecine, au point d’y laisser une partie de sa relation avec son propre fils, lui aussi médecin et beaucoup plus soucieux de conserver une distance avec le métier. Bassaler s’est inspiré pour elle de sa propre mère, infirmière en milieu rural, qu’il avait vue continuer à se démener pour ses patients en négligeant sa santé. Cette origine donne au personnage une contradiction que le film a l’intelligence de conserver : son dévouement possède quelque chose de magnifique et quelque chose de terriblement coûteux.
Son asthme devient alors encore plus troublant. Judith soigne depuis un organisme qui réclame lui-même de l’air, tandis que son environnement professionnel réclame des moyens qu’il ne reçoit plus. Cette correspondance finit par donner une forme sensible à une question politique bien plus vaste : combien de temps peut-on demander aux individus de compenser par leur conscience professionnelle tout ce qu’un système cesse de fournir ?
Le film montre ce moment inquiétant où l’humanité des soignants devient elle-même une ressource utilisée jusqu’à l’épuisement, puisqu’il faut toujours quelqu’un pour faire le geste supplémentaire lorsque la structure se retire.
Judith accomplit pourtant ce geste. Son choix possède sa propre valeur, indépendante de l’échec collectif qui l’a rendu nécessaire.


La Dernière Patiente dure seulement une heure vingt et laisse derrière lui une quantité étonnante de sensations : l’inquiétude d’un corps qui saigne, l’air qui entre mal dans des poumons, des couloirs où personne ne peut accueillir davantage de patients, un appartement presque vidé, puis cette proximité imprévue entre deux femmes qui auraient pu ne faire que se croiser. Je crois que sa puissance vient surtout de ce qu’il fait de cette rencontre. Il rappelle qu’aider quelqu’un peut parfois déranger entièrement le cours prévu d’une existence, qu’une main tendue possède des conséquences impossibles à mesurer au moment où on la tend, et que les liens décisifs de nos vies ne sont pas toujours ceux dont nous connaissons longtemps à l’avance le nom.
L’asphyxie gagne les institutions médicales et resserre son étau jusqu’à l’intimité d’une relation. Contre cet étouffement continu, Judith parvient à imposer une brèche. Elle arrache quelques mètres carrés à un bâtiment promis à la ruine et retient l’obscurité d’une nuit pour y abriter une naissance. Ce refuge précaire suffit à protéger une femme en danger.

Au creux de cet espace volé au désastre, deux inconnues éprouvent leur pouvoir vertigineux de dévier la trajectoire de l’autre. Le monde extérieur continue de suffoquer ; à l’intérieur, elles respirent à deux.


Rédactrice Diana Carneiro

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