Qui pour protéger les monstres des cauchemars ?

Compagnie Le Cœur vacarme

Dans Qui pour protéger les monstres des cauchemars ?, Mélo Lauret fait de son histoire psychiatrique, de son trouble borderline et de la thérapie comportementale dialectique la matière d’un presque seul-en-scène traversé par l’épuisement autant que par une formidable poussée de vie. Le spectacle raconte aussi une rencontre devenue décisive avec une psychiatrie capable de nommer, d’accompagner et de rendre à nouveau le monde praticable :

quand la mort occupe trop de place, quelques mots, une voix et des outils peuvent parfois offrir suffisamment de lumière pour recommencer à s’accrocher.

Depuis l’enfance, Mélo Lauret passe de psychologues en psychiatres, cherchant dans le soin une réponse à une détresse difficile à contenir. En 2024 arrive le diagnostic de trouble de la personnalité borderline, présenté lui-même comme incomplet, mais suffisamment opérant pour ouvrir l’accès à la thérapie comportementale dialectique, développée à l’origine par Marsha Linehan. Le spectacle reprend précisément cette trajectoire et transforme la scène en espace d’expérimentation de certains outils de la TCD.

La question du diagnostic est centrale.

Une catégorie psychiatrique peut enfermer, et de fait inscrire une personne dans toute une histoire de discours médicaux qui ont parfois davantage parlé sur les patient·es qu’avec elleux. Mélo connaît cette violence. Pourtant, le spectacle regarde aussi ce qui advient lorsqu’un mot tombe enfin suffisamment près de l’expérience vécue pour permettre d’agir sur elle. Être placé dans la « bonne case » prend soudain une signification différente : la case devient provisoirement un endroit depuis lequel comprendre ce qui arrive, rencontrer d’autres manières de vivre ses émotions et disposer de prises lorsque tout semble partir.

Son parcours porte alors la fatigue des rendez-vous accumulés depuis l’âge de huit ans, des réponses qui échouent à répondre et bien sûr des années durant lesquelles la souffrance reste là malgré les professionnel·les croisé·es. Puis apparaît une forme de soin susceptible d’accompagner réellement le mouvement de sa pensée et de son corps.

La TCD traverse la représentation jusque dans sa construction. Le vocabulaire thérapeutique, les exercices, les notes psychiatriques, les archives et les entretiens audio entrent dans le théâtre et coexistent avec une parole autobiographique beaucoup moins ordonnée. La scène fonctionne ainsi par frottement entre la volonté de mettre de l’ordre et tout ce qui déborde encore. Le dispositif officiel du spectacle revendique d’ailleurs cette transformation du plateau en « laboratoire » de compétences issues de la TCD, au cœur d’un récit qui relie trouble psychique, traumatismes et relations amoureuses.

Mélo Lauret en fait une matière physique, de cette présence du soin. Son corps semble constamment engagé dans ce qu’il raconte, comme si parler demandait déjà de puiser dans des réserves presque épuisées. Le souffle participe alors pleinement de la représentation : souffle de la parole précipitée, souffle retenu, souffle qu’il faut retrouver pour continuer. À mesure que la représentation avance, l’épuisement devient perceptible, tandis qu’une énergie presque contradictoire continue de circuler.

Cette contradiction produit une grande partie de l’émotion du spectacle car nous y trouvons cet essentiel : même le désir de disparition ne supprime ni le rire, ni l’amour, ni les mouvements minuscules vers le lendemain. Mélo inscrit tout cela dans le même corps, sans distribuer proprement la mort d’un côté et la vie de l’autre.

Rester vivant ressemble alors à une pratique, avec ses exercices, ses ratés, ses reprises. Peut-être faut-il apprendre à mâcher la vie pour parvenir, peu à peu, à lâcher la mort.

Parmi les présences qui accompagnent ce presque seul-en-scène, celle de sa psychologue déplace profondément le rapport au soin. Sa voix intervient, répond, aide, donne parfois un cadre lorsque Mélo semble pris dans le débordement de sa propre expérience. Les éléments documentaires font entendre ce que peut devenir une relation thérapeutique lorsqu’elle constitue un appui réel.

La psychologue demeure extérieure à la scène et pourtant sa voix y ouvre un espace.
Elle accompagne sans absorber le récit de celui qu’elle soigne, lui prête momentanément sa stabilité sans prendre sa parole. Dans un spectacle consacré en grande partie à la difficulté d’habiter ses émotions sans être englouti par elles, cette voix devient presque une présence régulatrice : quelqu’un demeure là lorsque l’intérieur menace de devenir inhabitable. Lorsque tout pourrait donner, pour reprendre les mots de Mélo, envie de crever.

Le geste résonne d’autant davantage que Mélo Lauret travaille depuis plusieurs années autour du manque de représentations du trouble psychique et de la manière dont celui-ci façonne les relations. Il décrit lui-même une création nourrie par son expérience du handicap psychique et par le désir de produire des récits dans lesquels les personnes concernées existent au-delà de leur diagnostic.

Toute cette matière aurait pu produire un spectacle écrasé par son propre sujet. Or, Mélo Lauret laisse constamment entrer l’humour, parfois au moment même où la détresse paraît atteindre son point de saturation. Le rire acquiert alors une fonction très particulière : il appartient pleinement au fonctionnement de cette personne qui cherche encore à vivre au milieu de ce qui la menace.

Cette circulation évite surtout de figer le trouble borderline dans l’image spectaculaire qui lui est si souvent attachée. Les états extrêmes existent, la suicidalité traverse le récit, et surtout, les relations amoureuses deviennent parfois le lieu d’une souffrance démesurée, pourtant une personne continue d’apparaître derrière chacun de ces symptômes : drôle, désirante, contradictoire, capable de regarder ses propres mécanismes tout en restant vulnérable à leur retour.

Le plateau accueille cette profusion, à l’aide des archives, le son créé par Élisa Monteil, la vidéo de Tao Klos, de la lumière de My Bertin et de la scénographie d’Izaac Lacoue-Labarthe, tant d’appuis au spectacle qui accompagnent un travail écrit et mis en scène par Mélo Lauret avec Élisa Monteil. Ces éléments construisent autour du corps une mémoire qui semble parfois l’assaillir, parfois lui fournir les preuves de son propre parcours. Le spectacle ressemble alors à une tentative de reprendre la main sur tout ce qui s’est accumulé : les dossiers, les souvenirs, les diagnostics, les relations, les mots prononcés par d’autres.

Le titre finit par modifier profondément notre prisme de spectateur et notre prisme d’humain. Qui sont ces monstres dont il faudrait prendre soin ? Les symptômes, les crises, la colère, les conduites qui épuisent les proches, cette partie de soi qui semble parfois détruire ce qu’elle aime précisément parce qu’elle aime avec une intensité devenue difficile à contenir ?

Peu à peu, la frontière entre le monstre et la personne cesse d’avoir beaucoup de sens. Derrière les comportements qui effraient se trouve aussi un être terrorisé, débordé, tentant avec les moyens disponibles d’empêcher une douleur de l’engloutir. Protéger les monstres revient alors à rendre une histoire, une voix et une vulnérabilité à celles et ceux que le vocabulaire psychiatrique ou social peut rapidement transformer en problème à gérer.


Mélo Lauret arrive sur scène lesté de tout ce que les mots des autres ont tenté de dire de lui depuis l’enfance. À bout de souffle, il continue pourtant à parler, rire, chanter, raconter, chercher. Il n’arrête pas, jusqu’à trouver des prises, qui sortent de la prison intérieure, que peuvent être une bonne rencontre, un mot enfin utilisable, une voix capable d’en soutenir une autre ; suffisamment de lumière, parfois, pour mâcher encore un peu la vie.


Rédactrice Diana Carneiro

Mélo Lauret, Elisa Monteil
Compagnie le cœur vacarme
Du 23 septembre au 3 octobre 2026
T13 / Glacière
À partir de 14 ans – 1h30

https://theatre13.com/spectacle/qui-pour-proteger-les-monstres-des-cauchemars/

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