Louis Clichy
Tenir droit dans un monde à l’envers

Un petit garçon penche, tombe, se redresse et recommence. Autour de lui, tout semble pourtant exiger de tenir droit : les adultes, l’école, la famille, les attentes que l’on dépose sur les enfants avant même qu’ils aient découvert ce qu’ils désirent devenir. Dans Le Corset, Louis Clichy fait de ce déséquilibre une merveilleuse proposition de cinéma, une manière de regarder autrement un monde qui, lui aussi, aurait parfois bien besoin de retrouver son axe.
Derrière la beauté immense de ses dessins se déploie un récit d’enfance, d’amour et d’émancipation, traversé d’un humour tendre et d’une confiance presque contagieuse dans les possibilités de la vie.
Le droit de pencher
Christophe a onze ans et grandit dans une ferme de la Beauce, auprès d’un père dont les gestes semblent déjà contenir l’avenir qu’il lui destine. Seulement, Christophe penche. Son corps résiste à la verticale, et le corset orthopédique censé le redresser matérialise cette étrange injonction qui traverse toute l’enfance : apprendre à se tenir correctement, entrer dans les formes attendues, trouver sa place parmi celles que les adultes ont déjà distribuées.
Quelle drôle d’idée, finalement, de demander à un enfant de filer droit dans un monde lui-même traversé de déséquilibres ! Les difficultés économiques de la ferme, les inquiétudes du père et les sentiments qui peinent à trouver leurs mots donnent à cette histoire une profondeur particulière. Les adultes possèdent leurs propres corsets, faits de responsabilités, d’habitudes et de devoirs transmis d’une génération à l’autre. Leur raideur raconte aussi leurs fragilités.
Louis Clichy conserve une tendresse immense pour ces personnages jusque dans leurs contradictions. L’amour familial circule parfois péniblement, empêtré dans des gestes maladroits et des silences dont chacun doit apprendre à déchiffrer le sens. Christophe, lui, avance de travers et découvre progressivement que sa singularité peut aussi devenir une manière d’habiter le monde. C’est innovant, et touchant, de faire de ce corps que l’on cherche à corriger, mouliner, le point de départ d’une autre perspective – et d’un chemin pris avec aisance.
La loi du plus droit
Le Corset porte également une réflexion profondément antivalidiste, à travers une question pourtant si simple : pourquoi faudrait-il que tous les corps se tiennent de la même façon ? Le corset de Christophe répond à une nécessité médicale, mais cette injonction à « se tenir droit » prend progressivement une dimension plus vaste, tant elle rappelle les normes auxquelles les corps sont constamment sommés de se conformer. Louis Clichy, qui a lui-même porté un corset orthopédique, raconte aussi ce que signifie grandir avec un corps qui attire les regards, dont les mouvements sont entravés et dont la différence devient parfois plus encombrante sous les yeux des autres que dans l’expérience que l’on en fait soi-même.
Christophe conserve pourtant toute sa liberté d’enfant : il rit, s’emporte, tombe amoureux, invente des mondes et désobéit. Son handicap appartient pleinement à son existence, parmi tout ce qui le constitue et le rend singulier. Il est essentiel de le donner à voir, particulièrement dans un cinéma d’animation qui s’adresse aussi aux enfants. De leur permettre de rencontrer un personnage handicapé dont ils partagent les joies, les contrariétés et les désirs, de leur apprendre à regarder les corps dans leur diversité plutôt qu’à travers les normes qui prétendent les définir.
Il est finalement assez merveilleux qu’un film consacré à un petit garçon que l’on cherche à redresser nous rappelle combien le monde gagnerait, lui aussi, à apprendre à regarder de travers.


Dessiner le monde autrement
La beauté du dessin participe pleinement à cette liberté. L’encre dessine des silhouettes expressives, parfois tourbillonnantes, tandis que l’aquarelle étend ses couleurs sur les champs de Beauce et laisse respirer de grandes réserves de blanc. Les paysages semblent tour à tour immenses et familiers, baignés d’une lumière qui rappelle les souvenirs d’enfance, ceux dont certaines couleurs demeurent plus vivement que les événements eux-mêmes.
Le trait conserve une spontanéité merveilleuse : les personnages ont des corps qui bougent, trébuchent, s’emportent, débordent parfois les limites de leur propre équilibre. Leur expressivité repose beaucoup sur les attitudes, sur cette façon propre au dessin animé de rendre visibles des émotions à travers une simple inclinaison. Le monde peut alors basculer avec Christophe, et la ligne d’horizon devient aussi mobile que son regard.
Cette liberté graphique permet des passages d’une inventivité réjouissante entre le quotidien agricole et l’imaginaire du garçon. Les chutes prêtent à rire, les déséquilibres deviennent des possibilités de mouvement.
Le film retrouve ainsi une qualité précieuse du regard enfantin : cette liberté d’inventer d’autres usages du réel, de découvrir dans les objets et les paysages des possibilités que les adultes ont depuis longtemps cessé d’imaginer. Nous rions avec Christophe lorsqu’il envoie son monde à la renverse, et découvrons, dans cet envers joyeux, toute la force de son regard : une façon bien à lui de remettre le monde à l’endroit, précisément parce qu’il le voit de travers.
L’amour, la musique et les chemins de traverse
Puis viennent la musique et Clara. Deux découvertes qui élargissent l’existence de Christophe et lui donnent peu à peu la possibilité de choisir sa propre direction.
Le choix de l’orgue est particulièrement beau. Ses pédales, ses mécanismes et ses dimensions imposantes rappellent étrangement les machines agricoles qui occupent le quotidien familial. Pourtant, sous les mains de Christophe, cette mécanique ouvre un territoire nouveau. Le travail des champs possède son rythme, la musique lui permet d’en découvrir un autre. Le corps contraint trouve dans les sons une liberté que les mouvements lui accordent difficilement.
Louis Clichy laisse d’ailleurs la musique appartenir aux personnages, à leurs découvertes et aux lieux qu’ils traversent. Elle devient une expérience vécue, capable de faire apparaître des sentiments encore difficiles à formuler.


La rencontre avec Clara prolonge cet élan. Dans la douceur des premiers attachements, dans l’émerveillement de découvrir qu’une autre personne peut regarder le monde à nos côtés, Christophe entrevoit un avenir qui lui ressemble, au milieu d’une vie dans laquelle il peine encore à se reconnaître. Leurs différences deviennent alors le lieu même de leur rencontre : chacun découvre chez l’autre une façon d’exister qui élargit la sienne, jusqu’à ce qu’ils trouvent, main dans la main, un endroit bien à eux. L’amour apporte cette sensation merveilleuse que l’existence recèle encore tant de chemins insoupçonnés, et qu’il suffit parfois d’une rencontre pour oser les emprunter.
C’est tendre, si tendre, de voir grandir entre eux cette confiance, de sentir combien la présence d’un autre peut nous aider à habiter plus librement notre propre vie.
J’ai été touchée du début à la fin par cette façon de regarder l’existence, jusque dans ses contrariétés les plus ordinaires. Par la place accordée à l’humour au milieu des difficultés, par la beauté d’un dessin qui accompagne les mouvements du cœur, par cette conviction que la vie déborde toujours les formes dans lesquelles nous essayons de la faire entrer et celle que le cinéma peut révolutionner notre regard sur la vie.
Le Corset donne finalement une tout autre signification à l’expression « se tenir droit ». Il laisse imaginer que trouver son équilibre demande parfois d’accepter son inclinaison particulière, de déplacer son regard, d’inventer une place qui corresponde à son corps et à ses désirs. La verticalité cesse d’être un modèle universel. Chacun possède sa façon de tenir debout.
Quel bonheur de rencontrer un film capable de nous faire rire d’un monde à l’envers tout en nous donnant tellement envie de l’aimer, de l’habiter, de chercher encore les personnes et les musiques qui pourraient le rendre plus beau.
Un film qui, finalement, nous décorsète.
Rédactrice Diana Carneiro
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