Camarades

Dominique Baumard et Benjamin Charbit

Camarades revient sur l’histoire de l’Université expérimentale de Vincennes et dresse le portrait d’une jeunesse estudiantine qui se mobilise pour changer la donne d’un enseignement figé et réservé à une élite intellectuelle. Les dialogues tournent autour d’un vocabulaire qui connut son heure de gloire dans les années 60-70 : prolétariat, société de consommation, bourgeoisie, lutte des classes,… un vocabulaire jeté à tour de bras comme les étudiant.es l’avaient fait des pavés sur le boulevard St Michel en mai 68.

Une série parfaitement rythmée et entrecoupée de reportages de l’époque. Jusqu’au grain de l’image et au look des protagonistes, avec des acteur.rices qui remplissent à merveille le rôle qu’ils tiennent. Il y a Jacques, le flic ringard, Claudine, la prostituée infiltrée, Merloux, le président au grand cœur, Gérard représentant une gauche caviar qui se gargarise d’un vocabulaire le positionnant en détenteur de la vérité, et Françoise qui épouse les idées de son mentor.

Arrêtons-nous tout d’abord sur ce qu’était Vincennes. Était-ce vraiment ce grand foutoir où chacun jouissait d’une liberté totale ? J’y ai moi-même fait un passage peu de temps avant la fermeture mais je me souviens de chaque détail. L’ambiance, les personnages, les bâtiments, tout, dans cette série, est un copié/collé de ce qu’était Vincennes. Chacun y allait de son point de vue quant à la lutte des classes : le prolétariat contre la bourgeoisie. Les maîtres-mots d’un discours formaté venus tout droit de cette plage qui gisait sous les pavés. Un discours qui, en apparence, tenait la route et qui soulevait une espèce de vent de liberté et d’espoir contre ceux qui s’évertuaient à nous faire acheter ce dont nous n’avions pas besoin dans le seul but d’enrichir les plus riches. À ce titre, Vincennes a une importance capitale dans l’histoire de notre pays. Ce que je retiens, néanmoins, c’est que les étudiants étaient, pour la plupart, issus d’un milieu social privilégié. C’est vis-à-vis des femmes que ces « petits bourgeois » firent preuve d’un mépris tout ce qu’il y a de plus sexiste et rétrograde : le révolutionnaire à la réflexion brillante ne pouvait être qu’un homme admiré par ces femmes qui ne comprenaient pas grand chose au discours révolutionnaire. Heureusement, le MLF est venu secouer tout ça.

Il suffit d’écouter Claudine pour comprendre que, même si l’expérience de Vincennes a échoué, elle a été nécessaire : « Quand on voit tout s’effondrer sans rien comprendre, ça fabrique de l’angoisse. Et c’est là que ça devient dangereux. Parce qu’un peuple qui comprend le système, même fou, il lutte. Mais un peuple qui n’a plus les outils pour le comprendre, il cherche un coupable. […] On a besoin d’un endroit comme Vincennes. Un endroit pour penser, pour démonter les mensonges, pour sentir qu’il y a d’autres possibles.»

Camarades a fait couler pas mal d’encre chez certain.es militant.es de gauche qui n’y ont vu qu’une caricature se moquant d’un mouvement salvateur. Il n’en est rien. Car derrière les effets de manche de Françoise et Gérard se cache une véritable réflexion sur la résistance, les rapports de classe et les enjeux sociologiques et philosophiques de la déconstruction.

Car c’est bien de déconstruction qu’il s’agit. Lors du procès que lui intentent Gérard et Françoise devant un jury composé de ce prolétariat qu’ils prétendent sauver, Merloux, le président de la fac, citera Derrida : « Un des gestes de la déconstruction consiste à ne pas faire comme si ce qui n’est pas naturel est naturel. ». Autrement dit, la déconstruction consiste à examiner ce qu’on nous présente comme étant naturel, à comprendre et à remettre en cause cette prétendue naturalité pour nous permettre de nous en libérer. L’exemple le plus frappant étant cette idée monstrueuse selon laquelle les femmes seraient inférieures à l’homme. Certains ont pris cette adage au pied de la lettre et y croit encore. Déconstruction, donc.

Merloux dénonce également un mécanisme politique subtil : donner au peuple le sentiment qu’il exerce un pouvoir de jugement : on lui présente deux camps, on lui demande de choisir, puis on interprète son choix comme une adhésion à l’ensemble du discours qui lui a été proposé. À qui profite donc l’absence de nuances dans un monde pourtant riche de diversité ? À ceux qui ont le pouvoir, affirme Merloux. Ils ne veulent pas l’avis du peuple, ils veulent sa soumission, et pour cela ils désignent l’ennemi.
Cette opposition entre ami et ennemi dont il dit qu’elle est artificielle serait le critère fondamental du politique. La politique se structurerait autour de la possibilité de distinguer ceux qui appartiennent au groupe dominant et ceux qui lui sont opposés. En gros, les gentils contre les méchants. C’est ce que font Gérard et Françoise en le désignant comme ennemi à leur cause, caricaturant ainsi, et peut-être à leur insu, les pratiques des gouvernements capitalistes. Un monde divisé en deux camps est plus facile à gouverner qu’un monde où chacun peut avoir un avis différent, où tout n’est pas noir et blanc.

Cette série, loin de dénigrer la gauche (la vraie), met en lumière les fonctionnements de ceux qui nous gouvernent. Elle nous donne la possibilité de comprendre et donc, de choisir. De ne pas être dupe d’un discours construit pour diviser et mieux assouvir le peuple. Lorsque le gouvernement français désigne l’extrême gauche comme l’ennemi à abattre tout en collaborant main dans la main avec l’extrême droite, ne basculerait-on pas, comme le font Françoise et Gérard, dans un gouvernement autoritaire dangereux ?


Rédactrice Véronique Gault

Disponible sur Arte.tv
Distribution
Manon Kneusé : Claudine Biscarri, l’étudiante travailleuse du sexe
Pierre-François Garel : Gérard Gérard, l’enseignant amoureux
Lulja Comar : Françoise Bardel, l’étudiante exaltée
Micha Lescot : Amadéo Moreira, l’étudiant décalé
Grégory Gadebois : André Merloux, le président de l’université
Reda Bendahou : Djamel, dit Jimmy, l’ouvrier du nettoyage
Vincent Elbaz : Jacques, le policier des RG
Constance Dollé : Bénédicte Fouché, la fonctionnaire du Ministère
Émilie Incerti Formentini : Nino, la secrétaire générale de l’université

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