Aurel
Illustrations Nathanæl – éditions Burn-Août
Ce que la violence fait au corps, ce que les mots peuvent encore

Comment écrire lorsque la violence a confisqué jusqu’à la possibilité de parler ? Dans et faire fondre le système, publié aux Éditions Burn~Août et illustré par Nathanæl, Aurel revient sur les violences sexuelles subies pendant l’enfance, leur inscription dans le corps et les décennies nécessaires pour retrouver une histoire dont une partie avait été rendue inaccessible.
La poésie accueille ici les manifestations du psychotraumatisme tout en interrogeant les structures politiques qui autorisent la violence, organisent le silence et entravent la réparation.
Un recueil traversé par une conviction : transformer les conditions de son existence engage également à transformer les relations et le monde qui les façonnent.
Des mots à la bouche
« C’est quoi écrire », demande Aurel, avant d’évoquer cet adulte qui a posé son sexe dans sa bouche d’enfant « au lieu d’écouter mes mots ».
L’effraction dépasse ici la seule dimension physique du viol, puisqu’elle atteint l’enfant dans sa capacité à s’exprimer et à exister comme sujet face à l’autre. La bouche, qui aurait dû permettre aux mots de rencontrer une oreille attentive, devient le lieu de leur confiscation.
Le poème poursuit cette interrogation autour de la culpabilité, du silence et de la confusion entre écriture et sexualité. La violence a introduit dans le rapport aux mots quelque chose qui relève de l’effraction : parler implique désormais de
traverser une histoire dans laquelle la bouche a été dépossédée de sa fonction première. L’écriture devient le lieu d’une reconquête difficile, marquée par la honte héritée du viol et par le désir de reprendre possession de ce qui appartenait à l’enfant.
Dans le recueil, les questions reviennent, tandis que certains vers s’interrompent au milieu d’un mouvement de pensée. La syntaxe accueille donc les hésitations et les changements de direction propres à une mémoire dont les éléments demeurent difficiles à relier. Le texte conserve quelque chose du travail nécessaire pour comprendre ce qui s’est produit, identifier les sensations qui persistent et leur donner une place dans un récit.
Aurel évoque également des carottages pratiqués dans son propre corps, des traces à exhumer, des couches successives de silence à traverser. La métaphore donne une forme à la recherche intérieure, tout en montrant combien la remémoration traumatique peut être éprouvante.
La poésie devient alors un espace d’élaboration, dans lequel Aurel peut reprendre une formulation, la déplacer, accepter de nouvelles associations. Les mots participent à ce patient travail de reconstruction, tout en conservant les incertitudes qui l’accompagnent.
Une phrase revient : « ton corps sait / tes mots libèrent ».
Sa simplicité contraste avec l’extrême complexité de ce qu’elle désigne car le corps apparaît investi d’une mémoire que la parole cherche encore à rejoindre. Cette conviction appartient à l’expérience subjective d’Aurel, à sa manière de comprendre les manifestations corporelles du traumatisme. Les poèmes en donnent une expression sensible, tout en révélant combien l’accès au souvenir demeure traversé par le doute, les sensations et les interprétations successives.
« alors mes larmes coulent
je garde de l’été la joie de sentir près de moi mes amies
nouveaulles
la sensation de la mer sur mon corps
les vibrations du camion
la mort de Mémé et la beauté des derniers moments«
Le corps effracté
L’estomac occupe une place étonnante dans et faire fondre le système. Il se contracte, se soulève, se vide, devient parfois presque un personnage, doté de ses propres exigences. La peau semble poreuse, les muscles s’épuisent, la respiration se modifie. Le corps manifeste ainsi des états que les mots peinent encore à organiser.
Aurel cherche notamment à comprendre ses difficultés alimentaires et les rituels élaborés autour de la nourriture. Une longue énumération de compléments, de préparations et de consignes de santé fait apparaître le besoin de maîtriser minutieusement ce qui entre dans l’organisme. Les répétitions donnent à cette surveillance une dimension presque compulsive : manger réclame une attention considérable, tandis que la sensation d’être nourri·e demeure incertaine.
Le corps apparaît ainsi étranger à lui-même, difficile à reconnaître et à habiter. Ses frontières ont été altérées par une violence ayant imposé la présence de l’autre au détriment de la volonté de l’enfant. La question des limites revient donc régulièrement, jusque dans les expériences les plus ordinaires.
La maison prolonge cette réflexion corporelle.
Aurel imagine un logement aux murs solides et des pièces partagées avec des personnes aimées. Ces détails prennent leur importance à la lumière des souvenirs d’enfance. Le lieu familial a été associé à la menace, à l’intrusion et à l’impossibilité de se protéger. Retrouver la capacité d’habiter un espace suppose alors de réapprendre à faire confiance à ses frontières, à fermer une porte, à demeurer auprès d’autrui tout en se sentant libre de ses mouvements.
Le mot « mamaison », écrit d’un seul tenant, rassemble l’habitation matérielle et une forme d’appartenance à soi. Aurel espère y déposer son corps, le laisser se reposer, éprouver la sécurité d’une présence partagée. La maison devient progressivement une structure intérieure, un espace psychique susceptible d’accueillir les sensations et les relations. Ce rapprochement entre architecture et psychisme traverse tout le recueil. Les cloisons, les murs et les fondations permettent de représenter la reconstruction d’une contenance personnelle. Le besoin de limites apparaît étroitement lié au désir de proximité : pouvoir se sentir chez soi constitue aussi une condition pour accueillir quelqu’un d’autre.
La tendresse
Les violences évoquées par Aurel ont également modifié les relations familiales et les expériences de tendresse. Le recueil explore ce qui se transmet entre générations, y compris lorsque les personnes concernées ignorent elles-mêmes l’étendue de leurs blessures.
Dans une séquence consacrée à ses aînées, Aurel imagine les femmes de sa lignée réunies autour de lui·elle. Les corps se rapprochent et les pleurs trouvent un accueil. La scène possède une dimension presque rituelle, nourrie d’une spiritualité qui permet de redonner une présence aux générations précédentes.
L’humour y occupe pourtant une place inattendue. Les ancêtres bavardent, se retrouvent, profitent de cette réunion imaginaire. Leur existence déborde l’histoire des violences qu’elles ont traversées. Elles retrouvent des caractères, des manières d’être et une capacité à partager de la joie.
Cette attention à la tendresse traverse également les poèmes adressés à un enfant confronté à sa propre souffrance.
Aurel raconte une soirée passée à lire Flaubert, à parler de littérature et d’algèbre, tout en cherchant à accompagner un enfant qui se blesse. La présence des livres introduit une délicatesse particulière dans la scène. Les personnages partagent des savoirs, retrouvent momentanément la possibilité de rire, tandis que l’inquiétude demeure. Aurel imagine alors un « poème-bras », capable d’entourer l’enfant et de lui offrir un sentiment de sécurité. L’expression matérialise le désir de prolonger le geste protecteur dans l’écriture. Le poème aurait la souplesse d’une étreinte, la durée nécessaire aux larmes et à la possibilité de parler.
Cette réflexion rejoint les passages consacrés à la sexualité et au désir. Les mains se rencontrent et les caresses retrouvent progressivement leur place. Le langage devient plus tactile, attentif aux cheveux, à la peau et aux mouvements partagés. Ainsi peut apparaître la possibilité de désirer, liée à celle de retrouver une liberté corporelle.
Aurel écrit aussi cette sensation nouvelle de se sentir « gouine » auprès d’une autre personne. Le mot exprime une expérience relationnelle, une manière de se découvrir dans le lien, au contact d’un désir qui peut désormais être éprouvé et nommé. Le corps porte l’histoire des violences, mais il conserve également ses possibilités de plaisir et de transformation. Cette coexistence prouve que l’expérience traumatique continue d’influencer les relations, tandis que de nouveaux gestes (re)deviennent accessibles.

La violence sexuelle et l’organisation collective de l’oubli
Aurel consacre plusieurs pages à une longue énumération des conséquences des violences sexuelles. La répétition de « traces du viol » précède les manifestations corporelles et psychiques qui ont accompagné son existence. Le texte rassemble les angoisses, les phénomènes dissociatifs, les troubles somatiques, les difficultés relationnelles et les décennies consacrées à comprendre cette histoire.
La répétition agit presque à rebours du silence imposé. Le même groupe de mots revient au fil des pages, exigeant que les expériences soient reconnues à partir de leur origine. Ce qui avait longtemps été vécu dans l’incompréhension peut désormais recevoir une désignation. Mais Aurel interroge aussi les conditions sociales ayant permis à la violence de demeurer enfouie.
La responsabilité dépasse la personne ayant commis les actes. Le recueil s’adresse à l’entourage, aux adultes qui disposaient d’une autorité et aux institutions dont la fonction aurait dû être de protéger l’enfance. La violence s’inscrit dans un ensemble de relations et de hiérarchies qui ont favorisé son invisibilisation.
Cette critique devient particulièrement incisive lorsqu’Aurel mobilise le vocabulaire de la prescription.
Les demandes se succèdent : prescription pour le stress, les cauchemars, l’amnésie, les conséquences sur la sexualité, puis pour le vol des mots et les années d’errance. Le terme rapproche la prescription médicale de la prescription juridique et fait entendre l’absurdité d’un temps institutionnel susceptible de clore un dossier alors que les conséquences des violences demeurent actives.
Aurel réclame même le remboursement des frais de soins accumulés pendant des décennies. L’humour possède ici une fonction politique. En transformant les conséquences du traumatisme en créances adressées au système, le poème déplace la question de la responsabilité. Le coût des violences devient visible dans ce que les personnes concernées ont dû supporter au fil des années.
Le recueil mentionne ensuite les données de la CIIVISE et fait défiler les noms de nombreuses personnes ayant écrit sur les violences sexuelles, parmi lesquelles Maya Angelou, Toni Morrison, Christine Angot ou Neige Sinno.
L’accumulation des références fait apparaître un phénomène collectif troublant car nous savons bien que les témoignages se multiplient depuis des décennies, que les recherches documentent l’ampleur des violences, et bien sûr que les récits circulent dans la littérature, les médias et les institutions.
Pourtant, leur reconnaissance demeure continuellement à recommencer. Aurel formule alors une intuition politique essentielle : le problème concerne aussi la capacité collective à entendre.
Le silence autour des violences sexuelles relève d’une organisation sociale de l’écoute. Certains témoignages rencontrent l’indifférence, d’autres sont disqualifiés ou accueillis sous condition. Les institutions peuvent produire des connaissances sur les violences tout en maintenant des pratiques qui entravent leur reconnaissance.
L’intime est aussi une affaire de système
Le système désigne notamment les mécanismes physiologiques perturbés par les expériences traumatiques. Aurel décrit son système nerveux, ses réactions corporelles, ses tentatives de retrouver des équilibres plus supportables. Le mot renvoie également à l’organisation politique de la société, aux rapports de domination et à leur reproduction dans les relations quotidiennes. Cette double signification permet d’articuler la transformation personnelle à une critique du patriarcat, de la suprématie blanche et du capitalisme.
Aurel s’intéresse particulièrement aux concessions exigées des personnes qui dérogent aux normes dominantes. Dans une séquence adressée au « raCIStème », la voix poétique imagine devoir négocier la quantité de soi qu’elle serait prête à abandonner pour devenir acceptable. Les poils, les caractéristiques sexuelles, les convictions politiques et jusqu’aux valeurs éthiques semblent susceptibles d’entrer dans cette étrange comptabilité.
L’absurdité du raisonnement révèle la violence des exigences de conformité dans la mesure où l’intégration sociale apparaît conditionnée à une réduction de soi, déterminée par des normes qui se présentent volontiers sous les apparences de l’évidence.
Aurel, qui se présente à la fin du recueil comme une personne trans non binaire, blanche et issue d’un milieu bourgeois, inscrit sa réflexion dans une position sociale explicitement située. La reconnaissance des oppressions subies s’accompagne d’un examen des privilèges dont une personne peut bénéficier.
La critique des systèmes concerne ainsi les rapports de pouvoir auxquels chacun·e participe, parfois malgré soi.
Faire fondre le système engage alors une responsabilité qui dépasse considérablement le travail individuel de reconstruction. La violence sexuelle se perpétue aussi dans les silences qui la protègent, dans les institutions qui échouent à reconnaître ses conséquences et dans les rapports de pouvoir qui rendent certaines paroles si difficiles à entendre. Aurel rappelle que la réparation dépend également des conditions matérielles et relationnelles que nous sommes capables de construire collectivement. La tendresse acquiert ainsi une véritable portée politique, puisqu’elle suppose de reconnaître l’existence de l’autre jusque dans ses frontières les plus personnelles, de respecter son autonomie et de lui garantir la possibilité d’être entendu·e. La question « c’est quoi écrire », posée face au souvenir d’une bouche violentée, devient alors indissociable d’une autre interrogation : que faisons-nous, collectivement, des paroles que les personnes victimes de violences parviennent enfin à prononcer ?
Rédactrice Diana Carneiro
Votre commentaire