Jérôme Bonnell
Une réussite hors cadre

Il y a des séries qui séduisent par leur histoire, par la façon dont elle est racontée, et d’autres par la manière dont elles nous amènent à observer les personnages. Un jour on fera l’amour, actuellement diffusée sur Arte, appartient à la seconde catégorie. Délicate et tendre, elle déjoue peu à peu nos clichés persistants et nos premières impressions.
D’abord, il y a les acteur.ices. Excellent.es de justesse. À croire qu’ielles ont été filmé.es à leur insu. On en connaît peu les visages et c’est tant mieux. À l’exception du père, interprété par un comédien qui nous est plus familier, cette relative absence de notoriété donne aux personnages une présence particulière. Cela ajoute à la réalité de l’histoire et à sa simplicité comme à sa complexité.
Aurore semble un peu paumée. On ne sait pas très bien ce qui, chez elle, relève d’un mal-être ou d’une manière d’être au monde. Elle vient d’un milieu plutôt favorisé, mais les apparences sociales ne disent pas grand-chose de ce qui se passe à l’intérieur. Et la série ne cherche pas à nous fournir immédiatement les clés du personnage. On ne les aura que dans les dernières minutes.
Noé, à première vue, est presque son contraire. Un garçon passe-partout. Rien qui attire particulièrement le regard. Il a quelque chose du jeune étudiant en droit, avec une allure sage, un peu conventionnelle, presque anachronique. On ne l’imagine pas dans une relation avec une fille qui semble si différente de lui.
Et pourtant.
Au fil de la série, les deux personnages se révèlent. Ils se découvrent l’un l’autre, mais aussi eux-mêmes. Ce qu’on avait pris pour des différences infranchissables devient peu à peu la matière même de leur relation. Ils ne correspondent pas aux images qu’on s’était faites d’eux, pas plus qu’ils ne semblent correspondre aux modèles habituels du couple, qu’il soit amoureux ou amical.


Ce qui les rapproche n’est pas une séduction fondée sur les apparences. Leur relation se construit dans ce qu’ielles pensent, ce qu’ielless se disent, dans leurs émotions, leurs hésitations, leur manière d’être présent.es l’un à l’autre. Elle repose sur quelque chose de plus fragile et de plus profond que l’attirance telle qu’on la suppose habituellement. À l’instar de leurs pères qu’ielles étreignent avec maladresse, réussiront-ielles à passer le cap de cette même maladresse qui créé un espace entre eux ?
C’est une histoire presque improbable et c’est précisément ce qui la rend si attachante. Ces deux-là sont atypiques, chacun à sa manière, et leur duo l’est tout autant. Ielles échappent aux catégories, aux rôles préétablis, aux associations que l’on imagine spontanément. La série ne cherche pas à rendre leur relation spectaculaire. Elle prend le temps de la laisser exister, avec ses erreurs, ses surprises et sa tendresse.
Les pères ont aussi leur place.
Celui d’Aurore est un personnage un peu embarrassant, qui semble ne pas toujours voir ce qu’elle traverse. Ou peut-être refuse-t-il de le voir. Alors il en fait un peu trop, cherche à faire rire, à paraître jeune, à se rapprocher d’elle par des attitudes qui produisent l’effet inverse. Il y a chez lui quelque chose d’assez juste dans cette façon qu’ont certains parents de vouloir protéger leurs enfants sans parvenir à regarder leur souffrance en face. Comme si reconnaître leur mal-être revenait à admettre qu’ils n’ont pas su les en préserver ou les ferait souffrir eux-mêmes.
Le père de Noé, en revanche, est un père enfant ravagé par les tourments et qui, petit à petit, prendra son indépendance en laissant libre son fils, libre de ne plus avoir un père à charge.
C’est aussi ce qui fait la réussite de la série : elle ne juge pas les personnages, ne les enferme pas dans une explication psychologique et ne cherche pas à les rendre plus conformes à ce que nous attendons d’eux. Elle les laisse être contradictoires, singuliers, parfois difficiles à comprendre.
Un jour on fera l’amour raconte ainsi une rencontre qui n’aurait peut-être pas dû avoir lieu. Une relation qui ne répond à aucun scénario évident, mais qui trouve sa cohérence ailleurs : dans les mots, dans les émotions, dans la façon dont deux êtres apprennent à se connaître sans avoir à ressembler à ce qu’on attend d’eux.
Rédactrice Alice Desmougins
Distribution :
Natacha KRIEF, Édouard SULPICE, Laurent STOCKER DE LA COMÉDIE-FRANÇAISE, Olivia CÔTE, Marc CITTI et Jeanne CHERHAL
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